La Gautreks saga (Saga de Gautrek) est une saga légendaire scandinave mise en texte vers la fin du XIIIe siècle qui ne survit que dans des manuscrits beaucoup plus tardifs. Elle semble avoir été conçue comme une compilation d’histoires traditionnelles, souvent humoristiques, sur un roi légendaire, Gautrek, du Geatland de l’Ouest, pour servir de préquelle à la saga Gautrekssonar de Hrólfs (Saga de Hrólf fils de Gautrek) déjà existante. Voir aussi roi des Géats.
Résumé
En l’état, la saga semble incomplète, car une promesse est faite que le récit reviendra au roi Gautrek de Götaland et à ses fils, à ” la même histoire que celle racontée en Suède “, et cette promesse n’est pas tenue. En effet, à part la référence à Hrólfs saga Gautrekssonar, aucun fils n’est mentionné. Mais il semble que Gautrek ait été remarqué dans de nombreux contes pour sa générosité et sa bravoure, mais pas pour sa réflexion profonde, selon un passage situé vers la fin. Il est probable que l’auteur avait prévu d’inclure d’autres anecdotes amusantes à cet effet.
Il existe en fait deux versions principales de la saga de Gautrek : une version courte, apparemment plus ancienne, et une version plus longue, apparemment plus récente.
La version courte
La version courte commence par raconter comment le futur père de Gautrekr, le roi Gauti du Götaland occidental, s’est perdu lors d’une partie de chasse et a passé la nuit dans une ferme isolée où vivaient d’étranges bouseux du fond des bois, que l’on peut qualifier de fous : un fermier avare du nom de Skafnörtungr (” pierre à peau “), sa femme tout aussi avare, Tötra (” lambeaux “), et leurs trois fils et trois filles. Cette nuit-là, Gauti engendre Gautrekr sur Snotra, l’aînée des filles du fermier, censée être la plus intelligente de la famille. Le récit se teinte d’un humour grinçant en racontant comment les membres de la famille se tuent les uns après les autres pour les pertes les plus insignifiantes, croyant qu’ils iront à Óðinn à Valhöll, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que Snotra et son enfant Gautrekr. Snotra emmène alors Gautrekr à la cour de Gauti ; des années plus tard, sur son lit de mort, le roi Gauti fait de Gautrekr son héritier. Cette partie est parfois appelée Dalafífla þáttr (“Le conte des fous dans la vallée”).
La saga passe ensuite au récit folklorique de Refr, le fils paresseux d’un fermier, qui fait cadeau du stupéfiant bœuf de son père au jarl Neri, avare mais extraordinairement intelligent, et ne demande en retour que les conseils de Neri. Le jarl Neri n’accepte normalement jamais de cadeaux car il est trop avare pour les rembourser. Mais il accepte le bœuf et donne à Ref une pierre à aiguiser en retour, lui indiquant comment l’utiliser comme cadeau au roi Gautrekr pour obtenir une plus grande richesse. La saga mentionne le mariage de Gautrekr avec Álfhildr, fille du roi Haraldr de Wendland, et la mort d’Álfhildr par maladie des années plus tard, ce qui a rendu Gautrekr quelque peu fou de douleur : ignorant toutes les affaires d’état, Gautrekr passe tout son temps sur le tumulus d’Álfhildr, à faire voler son faucon. Sur les conseils de Neri, Refr donne la pierre à aiguiser à Gautrekr au moment où le roi a besoin de quelque chose à lancer à son faucon ; Gautrekr offre aussitôt à Refr un anneau d’or. Refr rend ensuite visite à de nombreux rois, donnant à chaque fois tout ou partie de ce qu’il a reçu du roi précédent, et recevant en retour un cadeau plus important, car aucun roi ne veut être surpassé par Gautrekr, qui “donne de l’or en échange de cailloux”. Enfin, grâce aux conseils et à la ruse de Neri, Refr obtient la main de la fille de Gautrekr, Helga, et un comté que Neri tenait du roi Gautrekr. Cette histoire est souvent connue sous le nom de Gjafa-Refs þáttr (‘l’histoire de Gift-Refr’).
La version courte de la saga se termine par un récit du remariage du roi Gautrekr avec la belle Ingibjörg, fille d’un puissant hersir de la région de Sogn en Norvège. Ingibjörg choisit Gautrekr pour sa renommée et sa générosité, malgré son âge, plutôt que le jeune prince Óláfr qui a également demandé sa main. Gautrekr repousse l’attaque d’Óláfr, rejeté et déçu, épouse Ingibjörg et engendre avec elle deux fils, Ketill et Hrólfr.
Version plus longue
La version la plus jeune et la plus connue de la saga comprend ces deux récits légers, mais insère entre eux un récit de l’ascendance, de la naissance et des premiers exploits de Starkaðr, qui est peut-être le plus sinistre et le plus étrange des héros légendaires scandinaves. Ce récit, parfois connu sous le nom de Víkars þáttr (“Le conte de Víkar”), a probablement été extrait ou repris d’une saga perdue sur Starkaðr ; il contient de nombreux poèmes, apparemment écrits par Starkaðr lui-même, et il se termine de façon tragique. Le point culminant de cette section est l’épisode évocateur où le père adoptif de Starkaðr, Grani Horsehair, réveille son fils adoptif Starkaðr vers minuit, l’emmène sur une île où onze hommes sont en conseil et, assis sur une douzième chaise, se révèle être le dieu Óðinn. Au cours d’un long dialogue entre les dieux Þór et Óðinn, ceux-ci accordent alternativement malédiction et bénédiction à Starkaðr. Une fois cela fait, Óðinn demande à Starkaðr de sacrifier le roi Víkar, son seigneur, ami et bienfaiteur juré. Starkaðr persuade Víkar de mettre son cou dans un nœud coulant d’intestins de veau extensibles et d’être poignardé avec un roseau fragile, subissant ainsi un faux sacrifice. Malheureusement, le sacrifice devient réel lorsque le nœud coulant se transforme en corde et le roseau en lance, laissant Vikar poignardé et pendu, et apportant à Starkaðr le chagrin et le déshonneur d’avoir tué son seigneur.
Cette section centrale est si différente, d’un point de vue stylistique, des histoires plus heureuses qui la “complètent” que certains se sont demandé si elle aurait dû être incluse. Le seul lien évident est que le roi Vikar, qui y figure en bonne place, est le père du jarl Neri qui joue un rôle très important dans la suite de l’histoire, et aussi parce que Eirík, roi de Suède, qui y figure, était important dans la saga Gautrekssonar de Hrólfs. Néanmoins, certains thèmes relient les trois sections de cette saga ; par exemple, Starkaðr et Refr sont tous deux des jeunes gens peu prometteurs, et Neri et Skafnortung sont tous deux des égarés. Toute la saga semble être une méditation sur la générosité : le sacrifice aux dieux est inutile, et l’avarice n’est pas admirable – mais donner et recevoir des cadeaux, participer à des réseaux d’échanges réciproques, est la voie de la bonne fortune.
La version longue n’inclut pas l’histoire du remariage de Gautrekr, mais le même récit figure essentiellement au début de la Hrólfs saga Gautrekssonar.
traduction française dans : “Sagas légendaires islandaises” de Régis Boyer et Jean Renaud, Anarcharsis 2012 (p. 521 à 563) ou ici en version extraite du livre.