Les îles occidentales : « Odyssée dans les Hébrides »
« Je désirais depuis si longtemps visiter les Hébrides ou les îles occidentales de l’Écosse que je me souviens à peine comment ce désir m’est venu. » Samuel Johnson, Voyage dans les îles occidentales de l’Écosse, 1775.
Il n’y a pas de mauvais temps, a fait remarquer quelqu’un avec ironie, seulement des vêtements inadaptés, et c’est avec cette pensée en tête qu’on peut envisager un voyage dans les Hébrides (« Heh’ -rid-eez »), tristement célèbres pour leur climat inclément. L’écrivain et conteur anglais Samuel Johnson a déclaré que le temps était « peu agréable » lors de son voyage en 1773, mais il a réussi à l’apprécier rétrospectivement. C’est d’ailleurs une tempête dans les Hébrides en 1829 qui a inspiré à Mendelssohn son hommage musical Fingal’s Cave (île de Staffa). Nommées Ebudae au Ier siècle après J.-C. par le géographe grec d’Alexandrie Claudius Ptolémée et Hebudes en latin par Pline l’Ancien, leur origine pourrait se trouver dans la mythologie grecque avec Érebus, incarnation des ténèbres, et les Hespérides (du grec hespera = ouest), divinités qui vivaient dans l’océan occidental lointain. Ce nom désigne plus de 500 îles dispersées au large de la côte atlantique sauvage de l’Écosse, dont la taille varie de la petite Rockall – un euphémisme pour désigner un îlot insignifiant – aux imposantes Lewis et Harris. Les îles de Bute et d’Arran, dans la Clyde, s’y ajoutent. Elles ne font pas strictement partie des Hébrides, mais elles font partie intégrante de la même expérience offshore sur le plan historique. Environ un cinquième d’entre elles sont habitées et, malgré un exode au cours des derniers siècles, plus de 50 000 personnes y vivent encore.
Hébrides extérieures et Hébrides intérieures
Les géographes les divisent en deux groupes, les Hébrides extérieures et les Hébrides intérieures, une division qui n’est pas forcément pratique pour les historiens, mais utile en guise d’introduction. Les Hébrides extérieures, composées de Lewis/Harris, North et South Uist, Benbecula et Barra, s’étendent sur 210 km, du Butt of Lewis au Barra Head. Ces îles occidentales, pour employer une description moderne et fade, forment pratiquement une « longue île » grâce aux liaisons modernes par pont-jetée et ferry. Telles les arêtes d’un poisson dont la chair a été dévorée par les fjords, les parties nord de Lewis et Harris forment le torse supérieur, tandis que les Uists et les autres îles constituent la queue. La géologie n’a pas été aussi clémente. Sous une couverture végétale de mousse de tourbe, de bruyère et d’herbe se trouvent certaines des roches les plus anciennes du monde, broyées, fondues et plissées pendant des millénaires pour former la roche cristalline dure connue sous le nom de gneiss de Lewis, mais le sol contient peu ou pas de métaux et la plupart des terres sont plus propices au pâturage qu’à la culture. C’est la dernière frontière de la Grande-Bretagne, où subsistent des vestiges de la vie traditionnelle. Bien que faisant partie du Royaume-Uni, l’anglais n’est pas nécessairement la langue de prédilection. Le gaélique écossais, une langue minoritaire issue des anciens colons irlandais, a connu un regain d’intérêt ces derniers temps et c’est dans les Hébrides extérieures que l’on trouve la plus forte concentration de locuteurs. En effet, la résistance à l’anglais, tant au niveau de la langue que d’autres manifestations culturelles, est une préoccupation depuis des siècles. La plus grande ville est Stornoway (Lewis), avec environ 8000 habitants, la plus grande non seulement des Hébrides, mais aussi du nord-ouest de l’Écosse.
Les Hébrides intérieures – principalement Skye, Mull, Islay et Jura – sont beaucoup moins homogènes, dispersées sur une distance de 240 km du nord au sud. Skye (du mot nordique signifiant « nuage » – skuy – qui la recouvre en permanence) est la plus septentrionale d’entre elles, très prisée des touristes et relativement peuplée. Elle est reliée au continent par un pont depuis 1995, à Kyle of Lochalsh. Mull, une île venteuse de landes ouvertes, est la deuxième plus grande de l’archipel. Au sud-ouest de celle-ci se trouve Iona, île très visitée qui est le berceau du christianisme britannique. Islay (« Aye-luh »), siège de la seigneurie médiévale des îles et grand producteur de whisky single malt, est un peu moins accessible, mais vaut le détour. Jura (du norrois dyr-ey = île aux cerfs) est encore plus isolée, avec plus de cerfs que d’habitants. Elle n’est accessible que par ferry depuis Islay. Ses forêts et ses domaines privés sont un lieu de retraite très prisé des chasseurs, tireurs et pêcheurs édouardiens. Dans un tout autre registre, George Orwell y a écrit 1984. Coll et Tiree, des îles désolées et balayées par les vents, sont plus isolées et le service de ferry vers Colonsay est peu fréquent.
Les îles d’Arran et de Bute, situées dans l’estuaire de la Clyde, à l’est de la longue péninsule de Kintyre, partagent le même héritage gaélo-norrois que les Hébrides. Arran est la plus grande. Ses 5 000 habitants vivent dans un micro-paysage écossais avec des sommets volcaniques recouverts d’ajoncs au nord et de basses terres agricoles verdoyantes au sud. La ville principale, Brodick, tire son nom du vieux norrois breidr-vik, qui signifie « baie large ». Avec plus de 7 000 habitants, Bute est devenue une île de villégiature à l’époque victorienne, attirant les excursionnistes de Glasgow qui naviguaient « doon the watter » sur les bateaux à vapeur de la Clyde.
Les premiers agriculteurs
La présence humaine remonte à environ 7000 avant J.-C., lorsque la montée du niveau de la mer après la glaciation a créé les lochs (lacs) et les îles caractéristiques de l’ouest de l’Écosse. Des outils en quartz ont été découverts lors de fouilles à Islay. Oronsay abritait des pêcheurs mésolithiques. Des preuves provenant de South Uist suggèrent que les premières cultures sur brûlis ont été pratiquées dans les bois pour créer des pâturages pour les cerfs. Rum présente les premiers signes d’activité industrielle. Des fouilles menées en 1986 ont permis de découvrir des spores et du pollen compatibles avec la production de whisky vers 4000 avant J.-C. Les îles offraient une certaine sécurité et l’agriculture était déjà pratiquée au quatrième millénaire avant J.-C. Des bovins et des moutons ont été importés et davantage de bouleaux et de noisetiers ont été défrichés pour les accueillir. Les habitants des Hébrides semaient de l’avoine et de l’orge à l’aide de simples charrues en pierre (les premières charrues), fabriquaient des pots en argile cuite et construisaient des habitations individuelles entourées de leurs propres terres agricoles, à l’image des colonies frontalières ultérieures, et non des villages regroupés comme dans les Orcades. À l’instar des îles du nord, les pratiques funéraires sont toutefois devenues plus élaborées et les tombes ont été minutieusement construites sous des cairns de pierre. La présence d’os d’animaux, de poteries et de feux indique la tenue de cérémonies pour les vivants. À Hornish Point, dans le sud de l’île de Uist, des traces de rites sacrificiels ont été mises au jour dans des restes humains et animaux dépecés.
Les deux tiers des tombes à chambres identifiées dans les Hébrides extérieures se trouvent à North Uist. La mieux préservée est le cairn à chambres de Barpa Langass, près du cercle de pierres de Phobull Finn, une zone sacrée comparable à celles des Orcades. Elle n’est pas équivalente à Maes Howe dans son état actuel, mais sa chambre funéraire est intacte. Les îles Clyde ont également abrité d’importantes populations néolithiques. Bute possède un cercle de pierres qui a survécu à Ettrick Bay, tandis que la concentration de tombes à chambres et de cercles mégalithiques de différents types à Machrie Moor, sur l’île d’Arran, en fait l’un des sites néolithiques les plus étudiés d’Écosse. Dans les Hébrides proprement dites, six cairns à chambres peuvent être repérés sur Islay, et les cairns et menhirs de Mull méritent d’être examinés de près. Sur la côte atlantique sauvage de Lewis, cependant, se trouve le chef-d’œuvre des Hébrides : les menhirs de Callanish (en gaélique : Callanais), un site mégalithique aussi fascinant que tous ceux qui se trouvent au large. Un petit cercle a été retrouvé dans la tourbière, construit vers 3000 avant J.-C., avant la formation de la tourbe. La configuration ressemble à des bras s’étendant à partir d’un petit corps rond, avec des menhirs soigneusement alignés s’étendant vers les points cardinaux. Callanish était un chantier en cours et une petite crypte à l’intérieur du cercle de pierres a finalement évolué pour devenir un cairn à chambres. Callanish n’était pas seul. Il se trouvait dans un paysage plus vaste de mégalithes. Au moins 11 autres sites sont répertoriés dans la région, mais aucun n’est aussi visible. À un certain moment de l’âge du bronze tardif, après peut-être un millénaire de service, Callanish a été abandonné et, pendant de longues périodes de son histoire, il a suscité la suspicion, l’inquiétude et la fascination, tout comme les mégalithes des Orcades.
Il en était suffisamment visible pour susciter l’intérêt de Martin Martin, antiquaire du XVIIIe siècle, médecin à Skye, passionné par son arrière-pays hébridais et auteur de A Description of the Western Islands of Scotland (1703). Il pensait que Callanish était un lieu de fêtes païennes celtiques organisées par des druides païens disparus depuis longtemps, une hypothèse erronée déjà mentionnée précédemment. Les idées modernes ne manquent pas pour donner un sens à Callanish. L’un des ouvrages récents les plus faisant autorité est celui d’Aubrey Burl, From Carnac to Callanish (1993), dans lequel il examine les mathématiques de la relation lunaire pour étayer l’idée d’une fonction astronomique, Callanish étant un temple lunaire néolithique. Certains sont sceptiques, mais « les progrès ne se font pas par la pensée négative », rétorque Burl de manière raisonnable. La fascination humaine pour le ciel nocturne et les phénomènes célestes est une évidence. Il y avait certainement, dans les sociétés néolithiques et de l’âge du bronze, des personnes qui cherchaient à convaincre les autres qu’elles avaient un pouvoir particulier sur l’avenir, capable de prédire les éclipses et autres événements calendaires, exerçant une influence similaire à celle du Jugement dernier sur la psyché moderne. Il n’est pas invraisemblable que des marins méditerranéens de passage, tels que Pythéas de Marseille, aient rapporté l’existence de Callanish dans leur pays d’origine, alimentant ainsi les mythes hyperboréens sur les temples ailés. Les pierres étaient là bien avant les récits homériques. Quel que soit le verdict, la précision des mathématiques préhistoriques est quelque chose que l’archéologie nous a appris à respecter. Les alignements de Callanish étaient le produit d’esprits calculateurs et de sociétés pastorales prospères, et non pas du poste avancé sauvage qu’on imagine aujourd’hui.
Réforme
Les changements climatiques ont influencé autant que tout autre facteur le cours de la vie dans les Hébrides à la fin de l’âge du bronze. L’analyse des troncs d’arbres conservés pendant des millénaires dans la tourbière d’Irlande, une étude connue sous le nom de dendroclimatologie ou science des cernes des arbres, fait état d’un changement des conditions météorologiques qui a touché le nord et l’ouest de la Grande-Bretagne vers 1200 avant J.-C. La réduction de l’ensoleillement, la baisse des températures et l’augmentation des précipitations annuelles ont épaissi la couche de mousse de tourbe, un phénomène accéléré par des siècles de déboisement pour l’usage domestique. C’est à cette époque que la tombe de Callanish a été vidée. Les résultats de l’analyse médico-légale de deux squelettes d’adultes trouvés lors des fouilles d’une habitation vieille de 3000 ans à Cladh Hallan, dans le sud de l’île de Uist, en 2001, qui faisait partie d’un petit village en terrasses, corroborent l’hypothèse d’un changement profond favorisé par le climat. Les cadavres sont restés à la surface pendant peut-être cinq siècles après leur mort, entre 1500 et 1000 avant J.-C., étroitement enveloppés et préservés d’une manière ou d’une autre sous forme momifiée, avant d’être finalement enterrés dans une tourbière. La possibilité d’une momification et le fait que l’inhumation finale ait coïncidé avec une période de détérioration des conditions météorologiques sont intéressants. La fin de l’âge du bronze est une période obscure pour les archéologues, ce qui renforce la suspicion de conséquences désastreuses du changement climatique, à savoir des pénuries alimentaires, des guerres et des maladies. L’ensemble de ces facteurs aurait été plus que suffisant pour remettre en question les anciennes croyances et pratiques religieuses, entraînant une sorte de réforme culturelle, peut-être celle qui a précipité cet enterrement.
Les terres cultivables ont été réduites par les tourbières, mais elles n’ont pas disparu. Au cours du dernier millénaire avant J.-C., une recolonisation s’est produite le long des côtes, où prédominent les pâturages de dunes de sable appelés machair (mot gaélique signifiant « plaine »), particulièrement présents dans les îles Uists, Barra et South Harris. Le machair nécessite d’importants apports d’engrais pour maintenir sa productivité et est vulnérable à l’érosion éolienne, mais il y a 3000 ans, des champs y étaient aménagés pour la culture de l’avoine et de l’orge. Les communautés s’abritaient à proximité dans des enceintes appelées duns ou brochs, allumant des foyers et des fours pour les générations à venir. L’inclusion du mot dun (dunum = forteresse) dans les noms de lieux des îles est très courante et montre à quel point ces établissements étaient répandus. On suppose généralement qu’ils étaient l’habitat d’une seule famille.
Les plus impressionnants visuellement étaient toutefois les brochs, déjà rencontrés dans les îles du Nord et probablement originaires de cette région. Le broch de Dun Carloway, situé à quelques kilomètres de Callanish, le long de la côte de Lewis, en est un exemple remarquable dans les Hébrides : une tour de 9 mètres de haut à double mur sec qui se dresse toujours fièrement au milieu des éléments de l’Atlantique, son épais mur extérieur percé uniquement d’une porte basse. L’apparence de tour fortifiée suggère l’idée d’un peuple effrayé cherchant à se protéger, mais les brochs étaient peut-être autant une question de statut social que de défense, héritiers des mégalithes à cet égard. Gerald et Margaret Ponting, auteurs d’un mini-guide sur Dun Carloway, rejettent la théorie de la défense, remettant en question l’absence de puits et arguant que la préparation d’un siège exigeait un approvisionnement en eau. Les fouilles n’ont pas non plus mis au jour d’artefacts de guerre. Certains pensent qu’ils étaient l’œuvre d’équipes spécialisées, de constructeurs expérimentés spécialement engagés pour la construction des brochs, dont les compétences étaient trop pointues pour être maîtrisées par des communautés individuelles. Une équipe archéologique de l’université d’Édimbourg explore depuis 1985 la péninsule de Valtos, à l’ouest de Callanish, où elle dispose d’une base et d’un centre de terrain. Au moins trois autres sites de brochs sont en cours d’étude et une structure en forme de timonerie a été mise au jour à Cnip, similaire à celle décrite à Jarlshof, dans les Shetland. Jusqu’à présent, les preuves ne permettent pas de conclure à l’existence d’un village de brochs comme à Gurness ou Midhowe dans les Orcades, où les activités économiques étaient plus dispersées, mais toujours sous l’œil vigilant du broch. Dun Carloway offre une excellente vue d’ensemble, entouré par la côte, les lochs et les ressources terrestres. La politique architecturale était bien comprise.
Le tissage de la laine était courant, et les peaux de bovins étaient transformées en cuir pour de multiples applications, notamment, et c’est important, pour fabriquer des bâches étanches pour les coracles, similaires à celles sur lesquelles leurs ancêtres étaient arrivés. Il existe des preuves de travail du fer et du bronze à l’âge du fer, mais le métal était une denrée précieuse importée dans les Hébrides et les chefs de tribus devaient contrôler l’approvisionnement en outils, en armes et en cadeaux. On peut supposer l’existence de liens familiaux et communautaires étroits dans un environnement multi-insulaire et d’une langue commune née des contacts et des interactions maritimes. On ne peut toutefois pas supposer une conscience collective de vivre à une époque aujourd’hui trop facilement qualifiée de celtique, qui correspond dans le temps au monde urbain méditerranéen des Grecs, des Étrusques et des Romains.
Les Celtes
Il existe de nombreuses idées fausses sur les Celtes, et étant donné l’utilisation fréquente de ce terme, il est nécessaire de faire une digression pour l’examiner. Le terme « celtique » est essentiellement une construction rationalisée dans la modernité, bien que son utilisation documentaire remonte à l’Antiquité avec Hécatée d’Abdère, un géographe grec ionien. Auteur de la Périégèse (vers 500 av. J.-C.), il situait la Massalie grecque (Marseille) près du « pays des Keltoi » ; notez le son dur du « K », et non le « C » doux des équipes sportives Glasgow Celtic ou Boston Celtics, d’où « Keltic » et non « Seltic ». Le « père de l’histoire » grec Hérodote, écrivant au milieu des années 400 avant J.-C., pensait que les Keltoi habitaient des terres proches de la source du Danube, et « celtique » est devenu un nom générique désignant tous les peuples ruraux transalpins d’Europe continentale centrale et occidentale, mais curieusement pas la Grande-Bretagne et l’Irlande. Ni les Grecs ni les Romains, qui ont remplacé les Celtes par les Gaulois, ne l’ont appliqué aux peuples de Grande-Bretagne ou d’Irlande.
Deux nouveaux domaines de compréhension se sont développés ces derniers temps. Tout d’abord, les archéologues classent comme celtiques les objets métalliques militaires et domestiques de l’âge du fer présentant des motifs curvilignes distinctifs, en particulier ceux identifiés lors de découvertes à Hallstatt, en Autriche (1847-63), et à La Tène, en Suisse (1857). Comme ces découvertes et d’autres similaires ont été faites dans des endroits proches de ceux évoqués comme « la terre des Keltoi », le mot a été adopté et une association a été établie. Le fait que les formes géométriques ornant les objets métalliques celtiques soient intelligemment complexes et proportionnées a offert une nouvelle perspective sur les barbares décrits par les Grecs et les Romains peu appréciatifs. Non seulement leur sens de la précision créative est impressionnant, mais aussi leur utilisation démocratique de l’art, employé pour embellir des objets du quotidien tels que des harnais de char, des goupilles et des mors de bride, ainsi que des bracelets, des broches et des bagues de grande valeur. De nombreux motifs de La Tène ont été identifiés dans l’orfèvrerie britannique et irlandaise, et la géographie la culture celtique s’est étendue pour inclure la Grande-Bretagne et l’Irlande. Il existe d’autres critères, notamment les sculptures sur pierre et la littérature vernaculaire, qui sont abordés dans les îles présentant des exemples significatifs de ce type.
La deuxième caractéristique déterminante de notre époque concerne la langue. Les auteurs classiques ne se sont jamais souciés de classer les langues des barbares, et ce n’est qu’après que l’humaniste écossais George Buchanan (1506-1582) ait passé 30 ans à étudier, enseigner et écrire les classiques que des idées ont émergé. Buchanan a répertorié les noms des chefs et des tribus ainsi que d’autres mots et termes fournis par les auteurs classiques tels que Keltoi, et a conclu que la langue des anciens Celtes était l’ancêtre de la langue écossaise native de son époque. Son travail pionnier et celui du savant gallois Edward Lhuyd (1660-1709) ont jeté les bases de recherches ultérieures. Les noms de lieux et les inscriptions sur les monuments, les autels et les pièces de monnaie, ainsi que la connaissance des anciennes langues vivantes, ont permis d’établir l’existence d’une langue celtique distincte, qui faisait partie de la famille des langues indo-européennes, mais qui méritait le statut de sous-groupe majeur, comme l’indique le tableau. Les langues celtiques continentales ont disparu, envahies par le latin et les langues germaniques, mais en Grande-Bretagne, en Irlande et en Bretagne, une branche insulaire a survécu.
Les moines irlandais ont utilisé l’alphabet latin pour transcrire la langue irlandaise à partir du VIIe siècle. La langue galloise a été transcrite plus tard. Une nouvelle orthographe était nécessaire, car le latin ne pouvait pas rendre compte des sons celtiques étrangers, et l’analyse moderne des manuscrits médiévaux révèle des différences d’orthographe pour les mêmes mots. Les variations sont considérées comme représentant des différences de prononciation, et les linguistes historiques divisent le celtique insulaire en q-celtique et p-celtique. Le son q associé à l’Irlande est appelé gaélique, dérivé de Gwyddel, l’ancien mot gallois pour désigner l’Irlande, et le son p qui le remplace est appelé brittonique ou britannique. L’exemple le plus facile à suivre est celui du mot celtique signifiant « fils », écrit « macus » en gaélique (« mac » dans MacDonald = fils de Donald) et « ap » en brittonique (comme dans le nom de famille Mapson). L’opinion dominante est que les migrants irlandais ont introduit le gaélique dans les Hébrides à la fin de l’époque romaine, comme nous le verrons. Les subdivisions « q et p » font référence aux siècles post-romains, période durant laquelle la langue a été écrite. Le brittonique et le gaélique préromains sont en réalité une inconnue, car les formes anciennes des mots ont été perdues lors de la transcription de la langue parlée.
Dans l’usage moderne, on a tendance à regrouper toutes les définitions en un seul peuple, mais il faut se méfier d’une telle homogénéisation. La notion de Celtes au singulier n’est pas plus exacte que la décision de Christophe Colomb de nommer « Indiens » les divers peuples aborigènes d’Amérique. Nous ne savons pas vraiment si tous les Britanniques parlaient le celtique. Des hordes de guerriers celtiques n’ont pas envahi la Grande-Bretagne et l’Irlande. Les porteurs d’épées de La Tène n’accompagnaient pas nécessairement les épées. En fait, la continuité des cultures insulaires antérieures n’est pas moins convaincante que la thèse de l’invasion. Le meilleur scénario est que les Britanniques et les Irlandais se sont celtisés au cours du dernier millénaire avant J.-C. grâce à leurs contacts avec leurs voisins atlantiques. Il s’agissait d’un processus d’accrétion culturelle, une version ancienne de l’américanisation peut-être, impliquant l’adhésion progressive de peuples disparates à un dénominateur commun d’expression créative et de langue. Les Hébrides se trouvaient à l’extrémité d’un corridor maritime reliant les différentes parties de l’Europe atlantique à la Méditerranée (Pythéas de Marseille et al.), ce qui suffisait à permettre l’exposition à de telles influences.
Les Écossais
L’occupation romaine fait partie de la psyché historique britannique, mais pas dans les Hébrides. La vie dans les brochs et la Grande-Bretagne romaine coexistaient, mais il n’y a aucun signe de présence romaine, à part quelques pièces de monnaie et des vestiges de poterie, provenant vraisemblablement du commerce. Les visites des légions auraient pu entraîner l’abandon des brochs aux IIe et IIIe siècles, mais il n’en existe aucune trace. Dun Carloway a été construit avant le début de la conquête romaine en 43 après J.-C. et abandonné avant le retrait des légions en 410 après J.-C. D’autre part, lorsque l’autorité impériale s’est effondrée dans le sud de la Grande-Bretagne à la fin du IVe siècle, les raids et les mouvements migratoires se sont intensifiés et le sud des Hébrides – Islay, Jura et Mull avec les petites îles associées – a subi des influences extérieures, dont la conséquence a été l’alignement avec l’Irlande. Les Romains ont nommé les pillards irlandais le long des côtes occidentales britanniques « Scotti » et plusieurs centaines de ces locuteurs gaéliques de Dal Ria ta, un royaume du nord-est de l’Irlande, ont navigué vers les Hébrides du Sud au Ve siècle pour s’installer dans une région du continent et des îles aujourd’hui appelée Argyll, littéralement « terre des Gaëls/Irlandais de l’Est ». Dalriada, le royaume satellite qu’ils ont fondé, est l’embryon de l’Écosse. Il est difficile d’imaginer que les Hébrides étaient un territoire inconnu des Irlandais (Islay n’est qu’à 21 km de l’Ulster), mais ce n’est qu’à partir de ce moment-là que l’on peut confirmer l’existence d’interactions politiques. En réalité, ces interactions ont dû se poursuivre pendant des millénaires. On a coutume de souligner l’influence culturelle de l’Irlande sur l’Écosse, mais l’inverse a dû se produire également. Quoi qu’il en soit, ces colons scottis ont implanté ce que les linguistes classent aujourd’hui comme le q-celtique, et le gaélique écossais est né. Nous ne connaissons pas la langue parlée auparavant par les insulaires indigènes.
Les Hébrides septentrionales de Skye et les îles extérieures se trouvaient à la limite occidentale de la confédération picte, et il n’y a aucune preuve d’incursion des Scotti/Irlandais à ce stade. Les îles d’Arran et de Bute, dans la Clyde, faisaient quant à elles partie de l’orbite de Strathclyde, un royaume de langue p-celtique centré sur Dumbarton, couvrant ce qui est aujourd’hui le sud-ouest de l’Écosse. Au VIe siècle, la géographie culturelle et politique des îles s’est divisée en trois parties. Il y avait d’abord les îles britanniques d’Arran et de Bute, au sein de Strathclyde, puis les îles gaéliques des Hébrides du Sud, Islay, Jura et Mull, au sein du royaume écossais de Dalriada, et enfin les îles de Skye et des Hébrides extérieures, affiliées aux Pictes. Les souverains ne nous ont pas laissé de témoignages écrits, nous devons donc nous contenter des bribes d’informations fournies par les moines chroniqueurs. Au VIe siècle, un moine brittonique, Gildas, probablement gallois, n’était impressionné ni par les Écossais ni par les Pictes : « comme des essaims sombres de vers qui émergent des crevasses étroites de leurs trous lorsque le soleil est haut et que le temps se réchauffe », écrivait-il, ajoutant de manière significative « qu’ils différaient légèrement les uns des autres ». Au VIIe siècle, l’abbé écossais Adomnan confirma ces différences, mentionnant deux occasions où le saint écossais Columba eut besoin d’un interprète lors de missions en Pictland. Dans un incident survenu sur l’île de Skye, Adomnan rapporta « qu’un petit bateau accosta sur le rivage, amenant à sa proue un homme usé par l’âge. C’était le commandant en chef d’une bande de guerriers ». Le vocabulaire (ou la prononciation) du chef était apparemment si étranger aux oreilles gaéliques de Columba qu’il fallut trouver un traducteur. Les listes de rois consignées par des moines ultérieurs renforcent encore l’impression que les Pictes et les Écossais formaient des royaumes distincts.
Les débuts du christianisme
Le christianisme allait être le facteur d’unification, et des groupes de chrétiens étaient présents en Irlande dès le début du Ve siècle. L’Église celtique, pour employer son nom communément donné, était monastique et autonome. Ses moines libres s’aventuraient souvent en mer, beaucoup d’entre eux étant des ascètes en quête de pénitence. Plusieurs Irlandais qui ont fondé des cellules dans les Hébrides ont été canonisés. Le plus vénéré est Colum Cille (Saint Colomba), un aristocrate issu du puissant clan guerrier Ui Neill du Donegal. Il a renoncé à son rang politique pour devenir moine et érudit et a navigué avec des compagnons pour finalement fonder un monastère en 565 sur Iona, un îlot au sud-ouest de Mull. On ne sait pas exactement si Iona se trouvait sur le territoire des Scots Dalriada ou à l’extrémité sud du Pictland, mais quoi qu’il en soit, Columba obtint l’autorisation d’y établir sa communauté. Ses relations avec les Ui Neill y ont peut-être contribué. Brendan, un abbé de Clonfert en Irlande, contemporain de Columba, a navigué dans les Hébrides entre les années 560 et 570, débarquant à Tiree (Tir-iodh = île du blé) où il a fondé un monastère selon la légende. Une légende plus tardive raconte que ses voyages l’ont conduit jusqu’en Amérique du Nord. Un autre missionnaire irlandais, saint Donnan (mort en 617), serait le saint patron de l’île d’Eigg. Des preuves tangibles sont encore visibles sous la forme de croix celtiques sculptées dans la pierre : celle de Kidalton, sur l’île d’Islay, est la plus belle qui subsiste en Écosse.
L’île d’Iona de Columba est considérée comme le berceau du christianisme celtique pour les Britanniques du nord, mais le missionnaire gallois (?) Ninian fonda un prieuré plus ancien (vers 390) à Whithorn, Galloway, dans ce qui devint le Strathclyde brittonique, protecteur des îles Clyde. Un site à Bute est dédié à Saint Ninian, mais la date de son origine est inconnue. L’influence de Ninian s’est ensuite étendue aux Shetland, comme nous l’avons vu, et elle s’est peut-être étendue à travers les Hébrides. Il existe peu d’illustrations plus frappantes de l’obsession dévotionnelle que la cellule d’ermite de North Rona, un îlot isolé situé à 70 km au nord-ouest de Lewis, le plus éloigné des Hébrides extérieures, nommé d’après son fondateur reclus Ronan (mort en 737). Plusieurs saints anciens portent ce nom, mais ce Ronan était peut-être un abbé de Bute, ce qui le placerait dans la lignée de Ninian.
L’importance d’Iona est néanmoins certaine, et il est tout à fait possible que cette petite île ait également été un site religieux important avant l’ère chrétienne. Il ne faut certainement pas la considérer comme isolée et éloignée au VIe siècle. Si elle accueillait déjà des pèlerins avant le christianisme, elle était alors, à partir du VIe siècle, en pleine effervescence, les envoyant prêcher la foi. Columba se rendit en Pictland, comme mentionné précédemment, et l’un de ses disciples, Aidan, voyagea par voie terrestre depuis Iona jusqu’en Northumbrie, aujourd’hui dans le nord-est de l’Angleterre, pour répandre la parole parmi les Germains païens en 635. Son monastère sur la petite île tidale de Lindisfarne (alias Holy Island) fut fondé à la demande du roi Oswald de Northumbrie. Plus tôt dans sa vie, il avait trouvé refuge à Iona et rendait maintenant la pareille. Les enseignements d’Aidan contribuèrent à susciter des conversions et une renaissance littéraire. La Northumbrie est la patrie du grand moine bénédictin et historien Bède (673-735), auteur de l’Historia Ecclesiastica Anglorum (Histoire ecclésiastique du peuple anglais), source d’une grande partie des connaissances sur les siècles post-romains et surtout créateur du concept « d’anglais ». À l’époque de Bède, l’apprentissage et l’écriture de lettres constituaient déjà une part importante du travail d’Iona, comme le démontre Adomnan. Adomnan ou « petit Adam » (vers 625-704), un Irlandais éduqué à Donegal, patrie de Columba, arriva à Iona peu avant 673 et en devint le neuvième abbé en 679. Son ouvrage La Vie de Columba est la principale source d’information sur le saint fondateur d’Iona. L’encouragement des arts de la calligraphie et de l’enluminure minutieuse des manuscrits bibliques parmi les frères d’Iona était un aspect important de l’érudition à Iona. La composition du Livre de Kells (vers 800 après J.-C.), le plus grand trésor littéraire et artistique ecclésiastique d’Irlande, a commencé là-bas. À mesure que la foi gagnait de nouveaux adeptes, son importance politique se renforçait. La consécration de l’union entre l’Église et la couronne est un élément important de la politique médiévale, ce que le roi Oswald avait bien compris, et le cimetière d’Iona est considéré comme le lieu de sépulture des rois de Dalriada.
Confédérations tribales
En 800, le nord picte et le sud gaélique étaient encore distincts. Le droit picte reste un mystère, mais les listes chronologiques des rois pictes suggèrent une gouvernance réglementaire séculaire par le biais de confédérations. En d’autres termes, les chefs insulaires s’en remettaient à des suzerains supérieurs lorsque la situation l’exigeait. En Écosse, à Dalriada, on peut se faire une idée plus précise si l’on suppose que les migrants irlandais ont importé certaines coutumes irlandaises. Des juges itinérants ou brehons rendaient la justice en Irlande afin d’établir la primauté de la famille, base fondamentale de l’évolution politique de la plupart des peuples. Les clans étaient tenus responsables des mauvais comportements individuels et devaient payer des amendes exprimées en têtes de bétail, monnaie celtique de facto. Les formes acceptables de cour et de mariage étaient définies et les pratiques inacceptables telles que le viol étaient punissables. Les femmes pouvaient divorcer dans certaines circonstances. Tous n’étaient pas nécessairement égaux devant la loi – le rang conférait clairement des privilèges – mais les jugements devaient être cohérents. Il semble qu’à Dalriada, la même loi de succession royale s’appliquait que dans les royaumes irlandais, selon laquelle le titulaire nommait un taniste* ou successeur royal, et l’on s’attendait à ce que les successeurs soient recherchés parmi la parenté élargie. Une sélection limitée à une lignée nucléaire allait à l’encontre des intérêts du clan ; les fils ne succédaient pas à leurs pères de droit. Le roi et sa suite de guerriers étaient au sommet de la hiérarchie, mais les hommes de lettres jouissaient d’un statut élevé. La poésie bardique était un élément indispensable du prélude aux actes politiques, une agitation improvisée pour louer les dirigeants, maudire les ennemis et faire monter l’adrénaline ! Au milieu de la société se trouvaient les membres de la famille qui s’occupaient des troupeaux et géraient les fermes. Au bas de l’échelle se trouvaient les esclaves, chargés de tâches subalternes.
Les petites querelles et les pillages faisaient partie du mode de vie, de sorte que lorsque les Vikings sont arrivés, aussi menaçants fussent-ils, les habitants des Hébrides n’étaient pas confrontés à l’hostilité pour la première fois. Le combat était exalté parmi l’élite des clans, et le rituel consistant à honorer le meilleur combattant est un thème récurrent de la littérature héroïque celtique. Néanmoins, les Vikings étaient plus que de taille pour affronter les Hébrides septentrionales dispersées. La défaite et la mort d’Uven, roi picte du nord, face aux Vikings en 839 les rendirent vulnérables. Les Écossais de Dalriada, plus homogènes, s’en sortirent mieux, s’étendant vers l’est aux dépens des Pictes affaiblis. Le roi Drust IX fut battu et tué par les Écossais en 843 et le siège royal picte de Scone, dans le Perthshire, fut capturé. On dit que le roi écossais victorieux Kenneth MacAlpin y aurait apporté la pierre cérémonielle du destin, sur laquelle les rois écossais seraient couronnés jusqu’en 1296. L’union des Écossais et des Pictes est aujourd’hui considérée comme l’origine de la nation écossaise, mais les contemporains ne l’ont peut-être vue que comme une dimension supplémentaire d’autorité s’ajoutant à la loyauté familiale fondamentale.
*La tanistrie ou tanistry est une loi de succession coutumière qui fut pratiquée sous une forme ou sous une autre par certains groupes celtes et pictes. Elle fut également pratiquée par certains peuples germaniques et slaves, et fut une coutume germanique durant le Moyen Âge. Suivant cette coutume, le successeur d’un roi ou d’un chef de clan doit être choisi parmi sa parenté, mais de préférence parmi des collatéraux (frères, cousins, neveux) plutôt que parmi ses descendants directs. Le successeur est en général choisi du vivant du chef précédent et est alors appelé tanist. La loi précise généralement que le tanist (scots tànaise), ne doit souffrir d’aucune infirmité mentale ou physique, et qu’il doit être reconnu comme le plus méritant parmi les candidats. Suivant les cas, il est choisi par le roi précédent lui-même ou par un conseil des anciens, des chefs et des princes.
Si la loi permet de choisir un homme puissant en s’assurant en particulier qu’il s’agit toujours d’un adulte, elle est en revanche source de conflits violents en cas de désaccord, puisqu’elle ne précise aucune hiérarchie parmi les successeurs potentiels. Les premiers rois écossais en firent par exemple les frais, puisque pendant la période où elle fut appliquée, au moins cinq rois en exercice furent assassinés pour un problème de succession et de nombreux prétendants potentiels éliminés préventivement par le meurtre, parfois sur ordre du roi lui-même. La couronne passe sans cesse d’une branche de la famille à l’autre, et à chaque génération, les cousins n’hésitent pas à s’entretuer. Entre 843 et 1005, époque où la tanistrie s’appliqua en Écosse, seuls deux souverains sur quatorze moururent dans leur lit…
Entrée en scène des Vikings
Les annales irlandaises font état d’attaques contre Skye en 795 et contre Iona en 802 et 806, au cours desquelles des dizaines de moines ont été tués. On ne sait pas exactement ce que les Vikings ont pillé et dévasté à Skye, mais quelque part dans le chaos d’Iona, des manuscrits enluminés illustrant les évangiles ont été envoyés en Irlande pour être conservés à Kells et, plus d’un millénaire plus tard, le célèbre Livre de Kells se trouve au Trinity College Museum, à Dublin. Les reliques de Saint Colomba ont également été transférées en Irlande. En l’espace de quelques décennies, des colons nordiques sont arrivés, certains avec leurs familles, d’autres avec des épouses pictes ou celtiques ; comme dans les îles du Nord, ils ont apporté leurs coutumes avec eux, enterrant leurs morts honorés avec une multitude de biens matériels pour le paradis du Valhalla. Des broches en forme de tortue et d’autres ornements féminins ont été découverts à Valtos, sur l’île de Lewis, et il existe une tombe viking à Canna, une île au sud-ouest de Skye. L’étendue de leur colonisation peut être évaluée à partir des noms de lieux contenant des mots scandinaves dans toutes les Hébrides, tels que borg (fort), stadir (ferme) et uist (de i-vist-, une demeure), entre autres. Arran et Bute ont également subi l’influence des Vikings, comme l’indiquent les noms de lieux. Cependant, c’est dans le nord des Hébrides que la colonisation était la plus dense, afin d’éliminer toute trace des Pictes. La colonisation viking de l’Irlande a également commencé à cette époque (dans les années 840).
Les Vikings exerçaient les mêmes activités économiques que les autochtones, mais leur arrivée a nécessité un transfert de terres, et ils ont soit introduit les droits udal, soit étendu cette pratique. La première hypothèse est la plus probable, car les Celtes définissaient la richesse et l’autorité politique en termes de bétail élevé plutôt que de cultures labourées, et les déterminants ont changé pour devenir arables, augmentant ainsi l’importance de la superficie cultivée. Les Vikings étaient également expérimentés dans l’élevage. Leur patrie, qui ne comptait que quelques hectares cultivables, l’exigeait. Les terres agricoles étaient organisées selon le système du runrig (Il s’agit de l’allocation annuelle des terres aux fermiers, visant à constituer des exploitations équilibrées, au niveau de la qualité des sols), afin de servir les intérêts communaux, mais c’est dans le commerce maritime que les Vikings ont ouvert de nouvelles possibilités et que les Hébrides sont devenues des ports d’escale utiles entre les colonies vikings des Orcades et de l’Irlande. Une découverte fortuite dans une dune de sable de Lewis en 1831, rendue possible par une marée exceptionnellement haute, suggère à quel point ces contacts étaient répandus. La découverte comprenait un trésor de jeux d’échecs en ivoire de noyer, des pièces magnifiquement sculptées datant du milieu du XIIe siècle, qui seraient le stock d’un marchand maritime. Les figurines représentent des personnages moustachus et barbus de type viking, apparemment nord-européens, bien que le jeu d’échecs soit d’origine indienne, où les visages velus étaient également courants. Les échecs se sont fait connaître en Europe grâce à la double influence de l’Espagne islamique et de la Russie (où les Vikings suédois contrôlaient le commerce asiatique). Comment les pièces d’échecs de Lewis ont-elles fini dans les eaux des Hébrides ? Nul ne le sait, mais l’Occident avait rencontré l’Orient. Elles sont aujourd’hui exposées en permanence au British Museum de Londres.
Les Gaelo-Norses
Les annales irlandaises mentionnent un ri innse gall au IXe siècle, un « roi des îles des étrangers », comme si les Hébrides étaient tellement envahies qu’elles étaient à peine reconnaissables comme celtiques. Il est vrai que les noms de lieux d’origine nordique sont omniprésents dans le nord (près de 80 % des noms de villages de Lewis seraient d’origine nordique) et qu’il existe une vingtaine de sites funéraires païens nordiques répertoriés à Colonsay, Oronsay et Islay, ce qui indique que le sud a également connu des contacts importants, comme le suggère la terminaison « ay » (= « île » en nordique). Pourtant, la colonisation nordique n’a pas plus purgé les Hébrides de la culture celtique qu’elle ne l’a fait en Irlande. Elle n’a pas empêché l’expansion et le mouvement des locuteurs gaéliques. Non seulement le gaélique a survécu, mais il est devenu la lingua franca des îles. Le norn ne s’est jamais enraciné comme il l’a fait dans les îles du Nord. Ce qui a évolué, ce sont les clans de gaelgalls ou Gaelo-Norse. Le clan MacNeil en est un bon exemple. Il revendique sa descendance de Ui Neill, le puissant clan irlandais, et serait arrivé et aurait commencé à construire un château au large de la côte de Barra, la plus méridionale des Hébrides extérieures, vers 1050, époque à laquelle de nombreux Irlandais étaient les descendants de deux siècles de mariages mixtes avec les Norrois. Les sources du clan MacNeil reconnaissent ce mélange ethnique en désignant le 35e chef, Rory MacNeil (plus tard au XIVe siècle), comme « le dernier des Vikings ».
Les Vikings ont baptisé l’archipel fragmenté des Hébrides « Sudr-eyjar » ou « Sudreys » (îles du sud) afin de le différencier du Nord-reyjar (« Nordreys » : îles du nord des Orcades et des Shetland), deux confédérations insulaires multiples sous la suzeraineté viking. Le souverain suprême était appelé ri innse gall en gaélique dans les Sudreys et jarl (norrois) dans les Nordreys. Le premier ri innse gall fut probablement Godred mac Fergus (mort en 853), un guerrier d’origine nordique et gaélo-irlandaise mentionné dans les annales irlandaises, qui s’est peut-être imposé comme chef du vieux territoire de Dalriada dans le sud des Hébrides. Dans les années 860, la colonie irlandaise nordique de Dublin montrait sa puissance (Dubh Linn se traduit par « mare sombre » et sombre et étranger semblent être synonymes dans les écrits irlandais) avec l’un de ses rois, Anlaf Gothfrithson, qui pillait les côtes des Hébrides, exigeant des tributs et contraignant les insulaires à lui rendre un certain service. Les sagas scandinaves présentent également un certain Ketil Flatnose comme l’un des premiers chefs vikings des Hébrides, un Viking pris dans la vie et l’époque de Harald Haarfager (Harald à la Belle Chevelure), le souverain qui unifia la Norvège en 872. Il apparaît comme un collaborateur de Finehair dans la saga Eyrbriggja (saga de Snorri le godi), dans la saga Laxdaela (saga des gens du Val-au-Saumon), il est l’ennemi de Finehair, un renégat qui s’est enfui en Islande, puis vers le sud, dans les Hébrides, où ses descendants se sont installés. Au Xe siècle, les Sudreys ou Hébrides étaient prises entre les souverains rapaces de la mer d’Irlande, dont beaucoup appartenaient à des communautés gaélo-norroises, et les comtes ambitieux des Orcades, tels que Sigurd II et Thorfinn le Puissant, les souverains des Orcades évoqués précédemment. Tous exigeaient des tributs matériels partout où ils jetaient l’ancre.
Royaume des Sudreys
La puissance des Orcades atteignit son apogée à l’époque de Thorfinn le Puissant (mort vers 1060), après quoi les Hébrides furent intégrées à une entité politique de la mer d’Irlande basée sur l’île de Man. Les sources mannoises l’appellent le royaume de Man et des Îles, mais dans la terminologie nordique, il reste le royaume des Sudreys. Il a vu le jour sous le règne de l’impressionnant roi mannois Godred Crovan (r. 1079-1095), qui a organisé pour la première fois le royaume maritime dispersé selon des lignes unitaires. Selon Les Chroniques des rois de l’île de Man et des îles, son père était Harold « le Noir » (un étranger nordique ?) « d’Ysland », probablement Islay. Il y passa quelque temps et développa peut-être le site du château de Dunyveg, qui devint plus tard le bastion des MacDonald sur la côte sud. Il n’en reste que les ruines, mais sa maçonnerie intégrait autrefois de manière spectaculaire la butte rocheuse sur laquelle il se dressait, avec une porte maritime par laquelle les petits bateaux étaient tirés à l’intérieur du château. La tradition d’Islay veut qu’il soit enterré à Carragh Bhan (pierre blanche), un monolithe néolithique situé sur la péninsule d’Oa de l’île. Crovan réussit à mettre fin à la coutume de l’udal, imitant Einar des Orcades à cet égard, en exigeant que les terres lui soient détenues. Il étendit ensuite ce principe vers le nord jusqu’à Lewis par une démonstration de force, repoussant les comtes des Orcades au passage. Afin d’institutionnaliser son programme, la cour de Tynwald fut convoquée à Man, comme nous le verrons plus en détail dans le chapitre consacré à l’île de Man. Il suffit de préciser ici que sur les 32 personnes convoquées, en fait des vassaux, 16 représentaient les Hébrides. Quatre chefs de clan furent convoqués de chacun des quadrants de Lewis, Skye, Mull et Islay. Les Sudreys sous Crovan formaient une unité formalisée de gouvernement monarchique territorial, une entité politique progressiste et méconnue, comparable dans son organisation à d’autres royaumes européens en pleine évolution à cette époque, notamment ceux de l’Angleterre et de l’Écosse normandisées. Il ajouta Dublin au royaume plus tard dans son règne.
Les réalisations de Godred Crovan ne se sont toutefois pas étendues à la planification d’une succession sans heurts. Après sa mort en 1095, de violents conflits ont éclaté dans les Sudreys. Le roi nordique Magnus Bare-Legs Olafsson (Magnus III roi de Norvège (saga)), suffisamment impressionné par les vêtements celtiques pour les porter, a joué un rôle dramatique dans ces événements. Son scalde Bjorn Cripplehand se souvint de la férocité de la campagne terroriste de Bare-Legs à travers les Hébrides, où des populations furent massacrées et des terres incendiées, évoquant « le feu dans les arbres » sur Lewis, « le sang des ennemis » sur Skye, « les loups sur le rivage solitaire de Tiree » et la fumée s’élevant « jusqu’au ciel » depuis Islay. Face à une telle attaque, le roi écossais Edgar (r. 1097-1107) capitula et conclut un traité, acceptant la revendication de Bare-Legs sur toutes les îles autour desquelles il pouvait naviguer avec ses navires. Selon une histoire souvent racontée, le roi nordique revendiqua également avec effronterie la péninsule de Kintyre en faisant traîner sa galère par des chevaux et des hommes à travers ses terres, depuis le détroit de Jura jusqu’au Loch Fyne.
John Macleod, auteur d’une histoire des Gaëls écossais, attribue à la tempête de feu de Bare-Legs la situation difficile dans laquelle se trouvent aujourd’hui les Hébrides extérieures, aggravée par le fait qu’elle s’est produite à une époque où les températures baissaient et où les précipitations augmentaient. La végétation brûlée avait moins de chances de se régénérer et les tourbières s’épaissirent. Les forêts, en recul depuis le deuxième millénaire avant J.-C., disparurent complètement et le paysage commença à prendre l’aspect d’une lande désolée, « témoin silencieux de cette terrible campagne ». La bravade de Bare-Legs prit fin lorsqu’il fut tué lors d’une escarmouche en Ulster en 1103. Un fils de Crovan Olaf Godredson prit le contrôle des Sudreys et régna sous le nom d’Olaf Ier pendant près de 40 ans (r. 1114-1153), utilisant sa flotte et ses relations à la cour normande-française d’Angleterre pour asseoir son pouvoir. Toutes les Hébrides restèrent rattachées à son royaume, appelé « Royaume de Man et des Îles » dans le chapitre consacré à l’île de Man. Cette hégémonie mannoise dura jusqu’à l’intervention de Somerled d’Argyll (vers 1105-1164).
Somerled, roi des Hébrides du Sud
Bien que les chroniques et les sagas fassent allusion à la grandeur de Somerled parmi les chefs de guerre médiévaux, il est moins connu dans l’histoire officielle. Né en Irlande et descendant par son père des anciens rois de Dalriada, il avait un cachet gaélique écossais, mais son nom est un épithète nordique dérivé de somhairle ou « Viking d’été ». Sa mère était apparentée à Sigurd II (le Robuste), le puissant comte des Orcades du début du XIe siècle. Somerled était gaélo-norrois et un Hébridien typique de son époque. Chef ambitieux, il était désireux de reconquérir l’ancien territoire du clan Dalriada perdu au profit de Bare-Legs et d’Olaf Ier de Man, et dans les années 1140, il épousa la fille d’Olaf dans le but de favoriser cette fin politique. Il fut probablement encouragé par le roi écossais David Ier, du moins jusqu’à la mort de ce dernier en 1153, qui coïncida avec celle d’Olaf Ier. Le successeur d’Olaf, Godred II, commença par affirmer avec combativité la souveraineté mannoise sur Dublin, mais il considérait manifestement Somerled comme une menace et se prépara à le soumettre. Les flottes rivales s’affrontèrent en 1156 au large de l’île de Colonsay, où les galères des Highlands de Somerled, ou birlinn en gaélique (dérivé du norrois byrdinger, une galère plus petite), se révélèrent plus que à la hauteur des Manx. Ses galères étaient équipées d’un gouvernail arrière articulé, une innovation qui offrait l’avantage tactique d’une meilleure maniabilité, leur permettant de dépasser les navires mannois plus lourds, équipés d’un gouvernail à rames latéral. Somerled remporta la victoire.
Son butin s’étendait de Mull, Islay et Jura dans le sud des Hébrides à Arran et Bute dans la Clyde. Il ne revendiqua pas l’île de Man, bien qu’il l’ait brièvement envahie pour affirmer sa suprématie. Il ne s’intéressa pas non plus à Skye et aux Hébrides extérieures. L’ambition de Somerled était de récupérer l’ancien territoire de Dalriada (Argyll), et il y parvint. La fertile île d’Islay était sa base de pouvoir et le nombre de membres du Tynwald mannois diminua en conséquence. Les huit membres du clan représentant Islay et Mull, qui avaient fait sécession, ne participaient plus, mais les chefs de clan des Hébrides septentrionales de Lewis-Harris et Skye continuaient d’assurer leur présence. L’unité des Sudreys de Crovan était rompue, les Hébrides divisées entre le nord et le sud. Somerled était roi des Hébrides du sud, un satellite du royaume écossais, et en 1160, le roi écossais Malcolm IV le reconnut comme ri innse gall, admettant ainsi son influence limitée sur les îles. Cependant, au moment même où Somerled triomphait, des forces extérieures se rassemblaient pour le renverser.
La royauté écossaise, à laquelle Somerled était affilié, était en pleine mutation. David Ier (r. 1124-1153) avait auparavant encouragé les chevaliers normands et français à s’installer dans les régions où il était confronté à des rébellions et avait désigné son fils comme héritier sur la base du droit d’aînesse ou de l’héritage du premier-né. En réalité, le fils de David mourut avant lui et son jeune petit-fils lui succéda sous le nom de Malcolm IV. Somerled s’y opposa, estimant que cela allait à l’encontre de la coutume celtique, qui honorait les tanistes (les héritiers suivants) issus de la famille élargie et non les fils et petits-fils aînés. Selon lui, il était dans l’intérêt de la famille élargie d’éviter une lignée nucléaire. En 1154, deux ans seulement avant sa grande victoire maritime sur les Manx, il s’était rebellé contre Malcolm IV, mais n’avait pas réussi à le destituer. Au-delà de cette irritation, la politique ecclésiastique de l’époque menaçait également la tradition. Inspirée par la résolution du pape Grégoire VII d’en faire l’arbitre du « bon ordre dans ce monde », l’Église se remodelait selon les pratiques continentales. Parmi les nombreux changements apportés figurait l’autonomie de longue date d’Iona, une coutume qui prit fin avec l’arrivée de la règle monastique bénédictine. Pour éloigner davantage Somerled, la langue gaélique était également menacée au sein de l’élite écossaise par un mélange évolutif de normand-français, de latin et d’anglais.
Ayant échoué à déloger Malcolm IV par la force, Somerled tenta la persuasion pacifique. Il passa du temps à la cour pour tenter de rétablir l’Église colombanienne à Iona et de faire respecter les coutumes religieuses, mais ses efforts furent vains. Malcolm IV était prêt à honorer sa royauté sur les îles Argyll, mais ne voulait pas d’ennemis inutiles (et plus importants). Soupçonnant le roi de collusion avec des forces supérieures, Somerled et d’autres Highlanders commencèrent à craindre de devenir les vassaux d’Henri II (r. 1154-1189), le nouveau souverain Plantagenêt d’Angleterre. En 1164, ils levèrent une grande flotte pour faire connaître leur sentiment, et des galères venues de toutes les Hébrides et des Orcades firent une impressionnante démonstration de solidarité en remontant la rivière Clyde pour protester et faire pression sur le roi écossais. La vue de tous ces navires a dû être impressionnante pour les spectateurs écossais des Lowlands, mais pour les hommes de Somerled, l’événement tourna à la tragédie lorsqu’il fut pris pour cible et assassiné à un moment donné lors de l’arbitrage à Renfrew, son corps étant ramené à Iona dans un climat de choc et de consternation. Un siècle plus tôt, le vrai MacBeth (à distinguer de celui de la licence artistique shakespearienne) s’était disputé avec le roi écossais Duncan Ier (1040) et l’avait tué pour avoir violé la coutume du taniste. Somerled et MacBeth avaient en commun les anciennes coutumes claniques de distribution des terres et du pouvoir, mais aucun des deux ne pouvait empêcher la marche des forces centralisatrices, dans un contexte où les rois possédaient le peuple et le territoire. Les protestations de Somerled au nom de l’Église celtique se révélèrent tout aussi inefficaces. Rome renforça son contrôle sur les diocèses et les communautés ecclésiastiques des Hébrides furent rassemblées sous l’aile de l’archevêché norvégien de Nidaros (Trondheim) à la fin du XIIe siècle. L’église St Olaf à Gress, sur l’île de Lewis, commémore Olaf II, le roi nordique du XIe siècle dont la mort accéléra la conversion des Nordiques et leur immersion dans la chrétienté.
Les Sudreys divisés
Malgré tous les signes avant-coureurs d’une homogénéisation, les Sudreys sont également restés résolument non orthodoxes, confiants dans leur fragmentation insulaire, pendant au moins quelques siècles encore. R. Andrew MacDonald déplore dans Kingdom of the Isles que la plupart des écrits historiques britanniques ignorent les îles, « orphelines sans place dans l’écriture historique nationale », gouvernées par des rois maritimes dont les exploits sont absents des pages de l’histoire britannique anglo-centrée. Aussi intrigants que puissent paraître ces Goths maritimes, leur « royaume » était en réalité aussi anarchique que monarchique ; même le puissant Somerled n’a réussi à rester au pouvoir que six ans. Après son assassinat, les rebondissements politiques ont été aussi complexes que les motifs curvilignes celtiques. À l’exception peut-être du règne de Crovan, il s’agissait toujours d’une entité pluraliste, influencée par sa géographie multi-insulaire. Après Somerled, le pouvoir s’est regroupé en trois grands groupes : Lewis-Skye à l’extrême nord et l’île de Man à l’extrême sud, avec une zone mal définie (Islay/Mull) disputée par les parents de Somerled entre les deux. Les habitants du nord de Lewis-Skye restèrent alignés avec l’île de Man, ce qui donna lieu à un scénario étrange : des galères naviguant vers le sud pour se rendre au Tynwald annuel de Manx, sur les côtes d’Islay/Mull, en voyage ! Pour compliquer encore les choses, les successeurs de Somerled se sont divisés en deux factions rivales, le clan Donald et le clan Dougall, pour prendre le contrôle d’Islay et de Mull. Le clan Donald était basé à Islay, où Godred Cravan a passé du temps et où il est enterré, et dont Somerled a tué, expulsé ou assimilé les membres. Le clan Dougall revendiquait Mull.
La stature d’Ewen Dougall était telle que Haakon IV (r. 1217-1263) l’invita à Bergen, en Norvège, en 1248 et l’investit comme roi des Sudreys, bien que ceux-ci fussent divisés. Cependant, la reconnaissance des Vikings allait mettre à rude épreuve sa loyauté, car il était redevable au roi d’Écosse pour les possessions du clan Dougall sur le continent, en Argyll, et sous Alexandre III, les Écossais devinrent une force puissante. Alexandre n’avait que sept ans lorsqu’il prit le titre en 1249, mais en 1261, il avait pris le contrôle total et Haakon était conscient du danger. Selon la Saga de Haakon, les Écossais attaquèrent Skye en 1262, passant femmes et enfants au fil de l’épée. Un an plus tard, le roi nordique prit la mer pour rappeler à tous son autorité. Ce ne fut pas une expédition heureuse. Le vieux roi, qui avait auparavant mis l’Islande, le Groenland et les îles Féroé au pas, fit appel à Ewen (entre autres) pour soutenir sa cause, mais Ewen préféra céder ses possessions dans les Hébrides à Haakon plutôt que de s’aliéner Alexandre. Haakon eut plus de succès avec le clan Donald d’Islay, qui accepta son appel aux armes, en partie parce qu’il ne possédait pas (encore) de possessions sur le continent qui l’obligeaient à se soumettre aux Écossais, et en partie parce qu’il menaçait de piller Islay s’il refusait ! La flotte gaélo-norroise contourna le Mull of Kintyre et se dirigea vers l’estuaire de la Clyde, jetant l’ancre au large d’Arran, dans la baie de Lamlash, où un îlot granitique élevé offrait une bonne protection.
Les Écossais revendiquèrent les îles d’Arran et de Bute, dans la Clyde. Bien que des noms de lieux importants d’Arran, tels que Brodick (Broad-vik), Sannox (Sandy-vik) et Goat Fell (Geita Fjell), témoignent de la présence norroise, les habitants des îles de la Clyde parlaient encore une forme de celtique (compte tenu des antécédents de Strathclyde et de l’influence irlandaise). Les deux îles étaient tombées sous la domination des intendants nommés par les Écossais (les Stewart), ce qui était une source de discorde locale car cela violait la coutume de succession par taniste. Dans les années 1230, les Norvégiens s’emparèrent du château circulaire caractéristique de Rothesay, sur l’île de Bute, mais leur statut en 1263 n’est pas clair. Pour aider Haakon, le roi de l’île de Man envoya des renforts depuis l’autre côté de la mer d’Irlande, mais il n’y eut pas de véritable bataille. Une escarmouche sans issue eut lieu au large de la côte de l’Ayrshire, à Largs, où une combinaison de problèmes (perte d’un cargo, mauvais temps et fin de l’année (octobre)) poussa les Norvégiens et leurs alliés à battre en retraite et à rentrer chez eux. Haakon réussit à mettre sa flotte battue par les tempêtes à l’abri à Kirkwall, mais, épuisé et fiévreux, il mourut peu après dans le port des Orcades. En moins d’un an, les forces d’Alexandre III avaient pris l’avantage, attaquant diverses îles des Hébrides et tuant tous les serfs de Haakon qu’elles pouvaient trouver. Le fils de Haakon, Magnus IV, admit qu’il ne pouvait plus l’emporter et, par le traité de Perth en 1266, céda les Sudreys à Alexandre III contre une somme forfaitaire convenue et des paiements annuels. Les arriérés ne tardèrent pas à s’accumuler. Le traité excluait spécifiquement les Nordreys des Orcades et des Shetland, « que le roi de Norvège a spécialement réservées à son domaine », et ajoutait la clause que les Norvégiens naufragés dans les Hébrides devaient conserver leurs biens même si leurs navires étaient « brisés et détruits », laissant entendre que si les terres pouvaient être cédées, les Norvégiens et la mer étaient indissociables. Les avantages pour les Écossais étaient douteux. Il s’avéra que leurs rois n’avaient pas plus de facilité à maîtriser les Hébrides que les Norvégiens.
Les clans
Au fil des siècles, le traité de Largs (1263) et le traité de Perth (1266) semblent avoir eu des conséquences importantes. Ils mirent fin à l’ère des Sudreys nordiques. Les îles du nord et du sud n’étaient plus divisées politiquement. À moyen terme, cependant, elles changèrent peu. Le pouvoir réel restait concentré au niveau des clans et le contrôle de la mer était essentiel à cette fin. Les clans disposaient de flottes de birlinn, des bateaux à faible tirant d’eau pouvant être transportés sur terre si nécessaire. Utilisés pour le transport de troupes, ils permettaient de faire respecter l’ordre, de collecter les impôts et d’exercer des représailles. Utilisés pour le transport de marchandises, ils contribuaient à acheminer les produits de première nécessité et les produits de luxe, même si le déclin de l’empire viking n’a pas favorisé le commerce des Hébrides. La place de la galère dans le cœur des habitants de l’île est assurée dans la poésie, comme dans le poème du XVIIIe siècle Birlinn of Clan Ranald d’Alisdair Macdonald (écrit en gaélique), et dans l’art, avec des birlinns sculptés avec amour sur des dalles de pierre et des pierres tombales, symbole unitaire. Sur une pierre tombale dans les ruines de la chapelle d’Eilean Mor sur le Loch Finlaggan, à Islay (dont nous parlerons bientôt), se trouve une effigie finement gravée de Donald Macllaspy, qui détenait l’île au milieu du XVIe siècle. Il est représenté dans sa tunique des Highlands, tenant fermement son claymore, une galère à ses pieds. Le Lords of the Isles Trust moderne entretient une réplique de galère, l’Aileach.
En l’absence d’une autorité extérieure durable et grâce à leurs galères indispensables, les clans ont accru leur influence territoriale. Le clan Leod est devenu une force avec laquelle il fallait compter dans les Hébrides extérieures et à Skye, son ascension étant le résultat des intrigues politiques mannoises. Lorsque Olaf II, héritier potentiel du royaume de Man, fut écarté alors qu’il était encore enfant par son demi-frère Ragnald Ier (r. 1197-1226), il reçut Lewis en compensation territoriale (1207). Olaf finit par accéder au trône (r. 1226-1237) et offrit Lewis à un parent, Leod (dérivé du norrois Ljot ou « laid »). Après la mort de Leod (vers 1280), le territoire fut divisé entre Tormod, qui prit une partie de Harris et de Skye ainsi que Glenelg dans les Highlands, et Torcuil (ou Thorkilin en norrois), qui obtint Lewis. La branche du clan Donald de la maison de Somerled se renforça également. Alexandre III honora le chef Angus Mór (mort en 1296) en tant que roi des îles, préférant l’avoir comme allié plutôt que comme ennemi. Le clan Donald pouvait mieux faire pression sur les intérêts des Macleod que lui-même.
Le romantisme moderne a enveloppé les clans d’images de personnages audacieux et héroïques vêtus de tartans élégants, d’hommes glorieux et libres dans un état de nature, de sociétés de « cœurs courageux », mais la réalité était moins glamour. Les chefs contrôlaient le territoire en exigeant des redevances payées en bétail, en volaille, en produits laitiers et en céréales, et en entretenant de grandes maisons de bardes, de harpistes, de cornemuseurs et de guerriers grâce aux services des membres les plus pauvres du clan. La communauté (clann/descendance en gaélique) était exaltée, mais le rang aristocratique était tout aussi déterminant : la pratique consistant à prendre des provisions aux plus pauvres sans contrepartie était courante (appelée sorning), par exemple, la frontière entre l’hospitalité familiale et l’extorsion n’étant pas claire pour les étrangers. À certains égards, les clans n’étaient pas si éloignés de la Casa Nostra sicilienne : tous deux prospéraient dans des territoires impraticables, dirigés par des patriarches ayant un pouvoir de vie et de mort sur leurs dépendants. Il devait être difficile de survivre en dehors de l’un d’entre eux, et les membres étaient liés par des liens à la fois réels et pratiques. Il est courant d’expliquer (et de célébrer) leurs querelles constantes et leurs raids de bétail par la fierté clanique, mais la réalité n’est peut-être pas plus passionnante que l’effet stressant d’un climat qui se détériore, car les pénuries alimentaires, la famine et les maladies des XIIIe et XIVe siècles ont conduit à des mesures de plus en plus désespérées pour assurer la survie économique. La fin de l’influence nordique en mer d’Irlande n’a pas aidé non plus, et la croissance du commerce maritime s’est de plus en plus concentrée en mer du Nord, de l’autre côté de la Grande-Bretagne.
Si le traité de Perth n’a pas changé grand-chose à court terme, la mort d’Alexandre III dans un accident d’équitation en 1286 a certainement eu un effet plus important. Son unique héritière était sa petite-fille Margaret « Maid of Norway », fille de sa fille, épouse d’Erik II de Norvège. Les nobles écossais l’ont reconnue comme reine légitime et elle a quitté la Norvège en 1290 (alors âgée de sept ans) pour revendiquer sa couronne, mais elle est morte de fièvre dans les Orcades, tout comme Haakon IV. Sa mort a laissé la couronne écossaise vacante et la solution a été importante pour la politique des Hébrides. Treize prétendants se présentèrent, dont deux chevaliers écossais-normands, Robert de Brus (le Bruce) et John de Balliol. Les clans se divisèrent sur les prétentions, mais le fait qu’ils aient pris parti les entraîna dans l’orbite de l’aristocratie écossaise-normande et anglo-normande.
Seigneurie des Îles
Le clan Dougall soutint Balliol tandis que le clan Donald appuya Bruce. Son chef, Angus O Bruce, remporta une victoire triomphale sur Édouard Ier à Bannockburn en 1314. Cette importante victoire libéra les nobles écossais de l’emprise des Plantagenêt, mais le clan Donald ne se précipita pas pour s’engager davantage. Le successeur d’Angus Og, John, changea plusieurs fois d’allégeance avant de prêter serment d’allégeance au nouvel establishment écossais, après avoir épousé la fille de Robert Stewart en 1350. Les Stewart (plus tard Stuarts) étaient une famille d’origine normande et française à qui David Ier avait accordé des terres à Arran et Bute et nommé des intendants, d’où leur nom. L’accession au trône de Robert Stewart (Robert II) en 1371 marqua le début de leur long règne dynastique en Écosse. John Donald se proclama dominus insularum (seigneur des îles) plutôt que rex insularum (roi des îles) par respect pour son beau-père, mais la seigneurie des îles ne se révéla pas moins indépendante que la royauté.
Robert Bruce aurait approuvé le soutien d’Angus Og à Bannockburn en déclarant : « Mon espoir est constant en toi », un sentiment repris sur les armoiries du Clanranald, une branche du Clan Donald, mais les expressions de fraternité ne durèrent pas. Donald II (Seigneur des Îles : 1387-1423) rendit des jugements et promulgua des décrets indépendamment de la couronne écossaise et offrit son allégeance aux rois d’Angleterre lorsque cela servait ses intérêts, menant une bataille féroce mais sans issue contre les Stewart à Harlaw, dans l’Aberdeenshire, en 1411. Sa capacité à inciter les clans à la résistance fut toujours un avertissement aux prétentions écossaises dans les Highlands et les Hébrides. Son fils Alexandre II, seigneur des Îles entre 1423 et 1449, se montra tout aussi capable de rallier les clans, dont beaucoup se déchaînèrent contre Jacques Ier (r. 1406-1437), parce qu’il tenta de restreindre leur autonomie avec un parlement à Inverness en 1428. Le clan Donald continua à contrôler une grande partie de l’Argyll et de l’Islay/Jura, étendant son influence au cours des XIVe et XVe siècles sur les Uists, certaines parties de Skye avec la côte adjacente des Highlands, et des îles plus petites comme Muck, Eigg, Rum et Canna. Le destin fut moins clément avec le clan Dougall, qui avait soutenu Balliol. Il paya le prix fort après Bannockburn, perdant des terres, dont Mull, au profit du clan Donald, et ne retrouva jamais son statut d’antan.
Pourtant, les clans ne respectaient pas tous sans exception les coutumes celtiques. Le meurtre de Somerled en 1164 marqua le début de la fin du tanistry. La participation de parents plus éloignés à la succession n’était plus un droit acquis et la primogéniture était de plus en plus acceptée. Le préfixe « Mac », comme dans MacDonald et MacDougall, désignait le passage de père en fils, et d’autres clans se renforcèrent de la même manière. Les MacNeills de Barra s’étendirent à Colonsay et Gigha. Les Macleans de Duart régnèrent sur certaines parties de Mull, Coll et Tiree. Les Macleods consolidèrent leur position dans les Hébrides extérieures. La force pivot était la seigneurie des îles avec sa forteresse sur le Loch Finlaggan à Islay, siège du clan Donald depuis la mort de Somerled.
La genèse de Finlaggan remonte à la préhistoire. Un menhir en forme de coin de cinq pieds de haut, exposé sur la rive du loch, confirme une présence ancienne. Seules les fondations de la présence des MacDonald ont survécu, mais les fouilles indiquent un développement « urbain » le long de la rive du loch d’ et sur deux crannogs (île artificielle bâtie durant la Préhistoire en Écosse ou en Irlande. D’une manière plus générale, le nom désigne une plateforme construite en bois sur les eaux peu profondes des lochs, principalement durant le Néolithique). Ces mini-îles artificielles sont associées à la même période que les brochs, que l’on trouve également en Irlande, rappelant la longévité de cette affiliation. Il en existe probablement d’autres qui ont disparu sans laisser de traces. Des chaussées reliaient les deux îlots encore existants à la rive. Le crannog principal d’Eilean Mor abritait la résidence du seigneur avec une salle de banquet adjacente, une chapelle en l’honneur de Findlugan, un contemporain irlandais de Saint Colomba. Il y avait d’autres habitations, des entrepôts, des ateliers construits en pierre, en bois, en argile et en tourbe – une vingtaine de bâtiments au total – et une jetée. Le crannog plus petit d’Eilean na Comhairle (prononcé Ale-an na Cor-le) abritait le conseil du clan où se réunissaient 14 représentants, dont l’abbé bénédictin d’Iona, et où les nouveaux seigneurs étaient intronisés sur une pierre d’inauguration cérémonielle (aujourd’hui disparue). Les fouilles menées par David Caldwell, directeur du projet archéologique Finlaggan, ont révélé l’existence d’une ancienne forteresse de l’âge du fer, soit un dun soit un broch, sur laquelle une nouvelle tour de château a été construite au XIIIe siècle. Caldwell compare son inspiration au château de Rushen sur l’île de Man. Au XVe siècle, la seigneurie avait converti le château pour qu’il soit utilisé par le conseil. La défense ne semble pas avoir été une priorité. Les bâtiments situés sur les rives du loch ont peut-être servi de garnison (ou d’hébergement pour les visiteurs), mais le loch est entouré de terres plus élevées et n’est manifestement pas un bon site défensif. Au XVe siècle, il est évident qu’ils ne craignaient pas d’être attaqués. Finlaggan était ce qui se rapprochait le plus d’une ville dans les Hébrides médiévales. Quelques artefacts, aujourd’hui conservés au Musée national d’Écosse à Édimbourg, témoignent de cette époque fastueuse, comme cette cheville d’accordage de harpe qui évoque un son depuis longtemps oublié.
Au-delà des limites
Alors que les rois d’Angleterre se consumaient dans la guerre de Cent Ans (1337-1453) et la guerre des Deux-Roses (1455-85), les régions gaéliques de Grande-Bretagne et d’Irlande restaient largement épargnées. L’Irlande était affiliée au royaume féodal anglais depuis 1171, mais après le règne de Jean (r. 1199-1216), aucun monarque anglais ne s’y rendit pendant plus de deux siècles, laissant la culture celtique sous la protection des clans. Les poètes bardes, professionnels dont les compétences se transmettaient de génération en génération, étaient toujours très demandés. Le son des cornemuses continuait à remplir l’air des maisons nobles. Les harpistes jouaient du clarsach des Highlands à cordes métalliques et des violonistes énergiques se joignaient à la suite. On dit que des milliers de personnes ont assisté à un festival des arts à Athlone, en Irlande, en 1458, parmi lesquelles peut-être des habitants des Hébrides. Alexander Macleod (1455-1547), huitième chef de Harris, a construit la tour des fées au château de Dunvegan sur l’île de Skye, a fondé une église et a établi la dynastie MacCrimmon de cornemuseurs sur Skye, qui a produit des cornemuseurs et des professeurs de cornemuse de premier plan pendant des générations. En revanche, la vie économique était moins dynamique. Les familles vivaient toujours entassées avec leur bétail dans de modestes huttes de pierre et de terre, cultivaient de l’avoine et de l’orge selon le système du runrig, faisaient paître le bétail du clan et payaient leurs impôts en nature. En Écosse, les bourgs faisaient leur apparition dans un nouveau monde commercial de villes marchandes – Aberdeen, Dunfermline et Édimbourg – avec des bourgeois, des artisans, des guildes et une économie monétaire. Alexandre III a émis la première monnaie écossaise en 1250. En revanche, les Hébrides étaient de plus en plus isolées, un monde sans argent liquide où la richesse était encore mesurée en termes d’ , c’est-à-dire en bétail. Le mot gaélique pour désigner le bétail, « eudail », signifie « trésor », mais la monnaie métallique était très rare.
Néanmoins, les MacDonald des XIVe et XVe siècles constituaient une entité politique redoutable, la seigneurie des îles représentant un royaume dans le royaume, et les Stewart au pouvoir en étaient conscients. En 1455, une flotte MacDonald de 5 000 hommes à bord de 70 galères envahit Arran, pilla le château de Brodick et manifesta son opposition au titre des Stewart et à leurs successeurs sur l’île. De leur côté, les Stewart cherchèrent à renforcer leurs propres contrats féodaux lorsque la dynastie Tudor prit le pouvoir en Angleterre (1485). Les Hébrides étaient peut-être nominalement écossaises depuis 1266, mais leur « vie hors des limites » (en dehors de la loi) était telle que la couronne écossaise n’exigea pas des chefs des Hébrides qu’ils détiennent des terres par charte écrite avant 1493. Un serment ne suffisait plus ; désormais, le gouvernement se faisait à coups de plume et de parchemin, ou comme le résuma succinctement un membre du clan : « alors qu’auparavant il détenait des terres grâce à son épée, il les détenait désormais grâce à la peau d’un mouton ». Finalement, ce sont les MacDonald qui furent passés au fil de l’épée. Le titre de seigneur des îles fut aboli par le même décret et les vassaux de Jacques IV (ironiquement le dernier monarque écossais connu à avoir pris la peine d’apprendre le gaélique écossais) attaquèrent et rasèrent Finlaggan vers 1500.
Une série de luttes et de querelles s’ensuivit après la dissolution. En 1494, les Mackenzie de Ross entamèrent une vendetta contre les Macleod de Lewis, et les Macleod se disputèrent entre eux les terres de Glenelg et avec les Macdonald certaines parties de Skye et des Uists. Donald Macdonald (Donald Dubh, « le Noir ») se révolta en 1503 contre Jacques IV dans une rébellion qui dura deux ans et se termina par sa capture et un emprisonnement exceptionnel de près de 40 ans au château d’Édimbourg. Jacques IV nomma alors deux fonctionnaires chargés de faire respecter la loi écossaise dans les Hébrides, l’un pour le nord et l’autre pour le sud, mais il ne vécut pas assez longtemps pour voir si cela fonctionnait. Il fut tué au combat à Flodden, dans le Northumberland, contre les Tudors en 1513. Une violente querelle clanique éclata en 1528 à la suite du meurtre d’un Maclean par un membre du clan Campbell, et la nomination des Hamilton, descendants des Normands, comme comtes d’Arran, entraîna de violentes luttes intestines dans les îles Clyde.
Lewis-Skye était particulièrement connu pour ignorer la loi écossaise, et en 1540, Jacques V navigua depuis les Orcades jusqu’à Lewis avec 12 navires et 1 500 hommes pour y remédier. Après avoir fait prisonnier le chef des Macleod, il traversa vers Skye pour s’emparer des Macdonald, entre autres ; la colonie portuaire de Portree (en gaélique : « port du roi ») fut nommée ainsi en l’honneur de sa visite. Cependant, cette politique intransigeante fut mise à l’épreuve trois ans plus tard, un an après la mort du roi, lorsque Donald Dubh s’échappa de prison et convoqua avec défi un conseil des îles à Islay en 1545. Près de 200 galères à mâts rassemblèrent des milliers d’hommes en armes venus des Hébrides et des Highlands, dans un élan de solidarité qui rappelait celui de Somerled, mais qui, fait important, était cette fois-ci plus fidèle à un Macdonald qu’à un Stewart. Ce fut un dernier hourra. Donald prêta allégeance à Henri VIII d’Angleterre pour tenter d’obtenir le soutien anglais contre les Écossais, mais il tomba malade peu après et sa mort mit fin à la tentative des MacDonald de conquérir l’Écosse.
Les statuts d’Iona, 1609
À cette époque, le gouvernement anglais était occupé à renforcer ses défenses et à étendre son contrôle sur le Pays de Galles et l’Irlande après la rupture d’Henri VIII avec Rome (1534). Au cours du processus de conquête et de réinstallation de l’Irlande, les coutumes et les pratiques religieuses irlandaises furent la cible d’attaques préjudiciables intenses dans la propagande anglaise. Les Gaëls étaient stigmatisés comme primitifs, incivilisés, pauvres, irresponsables, impies et pire encore, comme des barbares indignes des terres qu’ils possédaient, ce qui justifiait amplement de les en déposséder. Ces sentiments ont également discrédité les Hébrides. En 1600, l’évangélisation protestante avait conquis les esprits des marchands et des salariés des Lowlands écossais, mais dans les Highlands et les Hébrides, les clans restaient résolument catholiques (le clan Campbell était une exception notable) et un schisme culturel s’élargissait au sein de l’Écosse. Jacques VI partageait les mêmes convictions anti-celtiques que ses parents Tudor en Angleterre et poursuivait les mêmes objectifs politiques, sauf que dans son cas, ce n’était pas l’Irlande mais les Hébrides qui étaient considérées comme le talon d’Achille. Il reconnut l’Église presbytérienne (protestante calviniste) en 1592 pour apaiser les habitants des Lowlands, où cette Église était forte, et s’en prit aux Highlanders catholiques rebelles.
Il espérait semer la confusion parmi les fonctionnaires, et une version écossaise de la politique invasive de cession et de réattribution des terres menée par les Tudor en Irlande, visant à déshériter les déloyaux, fut mise en œuvre en 1598. Les Macleod de Lewis, entre autres, ne purent s’y conformer, leurs titres ayant été prétendument volés par les Mackenzie, eux-mêmes alignés sur les Stewart. Pour prendre le dessus, le roi annonça qu’il remplacerait les Macleod par des Écossais des Lowlands et loua Lewis à 12 marchands de Fife afin de lancer une entreprise. Les marchands-aventuriers partirent pour Stornoway avec une petite armée en 1598, mais rencontrèrent une résistance déterminée de la part des Macleod. Les Fifers furent capturés et libérés à la condition de ne jamais revenir. L’initiative échoua, mais l’ère de l’hégémonie des Macleod prit néanmoins fin. Un compromis royal mit fin à leur conflit en 1613, Kenneth Mackenzie de Kintail obtenant une charte royale pour Lewis et les Macleod conservant Harris.
La consolidation politique de la Grande-Bretagne atteignit son apogée lorsque Jacques VI d’Écosse devint Jacques Ier du Royaume-Uni en 1603, une union des couronnes organisée pour protéger la toute jeune suprématie anglicane et protestante et faire progresser les intérêts commerciaux mutuels. La tendance anti-celtique et anti-catholique s’intensifia lorsque Jacques autorisa la colonisation de l’Ulster irlandais en 1609 par des dizaines de milliers de Britanniques, principalement des presbytériens des Lowlands écossais. Ils s’installèrent sur les terres confisquées aux rebelles irlandais. Les Hébrides ne connurent pas ce type d’intrusion démographique, mais le désir de Jacques de les acculturer était loin d’être diminué. Les MacDonald et d’autres clans étaient des sources bien connues de mercenaires pour les Irlandais, et après 1603, cela devint un problème pour Jacques, une raison supplémentaire de briser le pouvoir des clans. Les Statuts d’Iona (signés la même année que le début de la colonisation de l’Ulster, en 1609) déclarèrent la guerre à la culture et à la société gaéliques écossaises. Les Orcades et les Shetland furent également soumises à la pression avec un statut de 1611 abolissant les lois « étrangères » (normandes) dans ces îles.
Les statuts d’Iona ont été obtenus par une simple tromperie. Les chefs de clan les plus influents – les Macdonald d’Islay et de Skye, les Macleod de Harris, les MacPhee de Colonsay et les Maclean de Mull et Coll – furent amenés par ruse à rencontrer l’envoyé du roi (un évêque) sur une galère ancrée dans le détroit de Mull en 1608 et furent immédiatement faits prisonniers, puis libérés à la seule condition de se réunir à nouveau à Iona en 1609. Les chefs acceptèrent de coopérer. Ils avaient déjà fait semblant d’obéir aux ordres royaux auparavant, mais cela n’avait pas changé grand-chose. Cependant, les Statuts d’Iona (1609) et les lois associées de 1616 et 1620 allaient beaucoup plus loin qu’ils ne l’auraient imaginé, interdisant toute une série de pratiques endémiques à la culture et à la société gaéliques. Certaines ordonnances ressemblaient à celles de la politique irlandaise des Tudor, imposant l’acculturation. Les ménages des chefs et le nombre de galères devaient être réduits et ils devaient envoyer leurs fils dans les Lowlands pour apprendre l’anglais. La pratique du sorning était condamnée comme du vol : ceux qui cherchaient de la nourriture et des provisions devaient désormais les payer. Les arts bardiques furent interdits, les chants de louange étant accusés d’attiser les querelles et les troubles. Certains interprètent ces lois comme une forme de nettoyage culturel, une anglicisation préméditée ; d’autres voient dans la condamnation du sorning une réforme sociale visant à mettre fin à un système clanique exploiteur. Ces dispositions furent difficiles à appliquer et n’eurent pas l’effet escompté à court terme, mais leurs implications étaient inquiétantes. Le Gaeldom était marginalisé et vulnérable. Le clan Campbell, quant à lui, fidèle partisan de la couronne écossaise depuis Robert Bruce, consolida et étendit sa position en tant que comtes (puis ducs) d’Argyll, pouvoir acquis au détriment des Macdonald traditionalistes, avec lesquels il est à jamais lié par l’inimitié dans la tradition des Highlands.
La frange celtique
La culture gaélique écossaise continua de battre son plein pendant un certain temps, avec l’écriture de prose qui atteignit son apogée au XVIIe siècle (le Livre rouge de Clanranald et le Livre noir de Clanranald) et les habitants des Hébrides qui s’habillaient comme ils l’avaient toujours fait, avec des capes en laine à carreaux enveloppant leurs épaules jusqu’aux genoux, mais aussi des pantalons ; le kilt est une invention moderne. George Buchanan, érudit écossais du XVIe siècle qui a beaucoup contribué à définir le celtique comme une langue distincte, a noté que les insulaires aimaient les teintures violettes et bleues. Plus d’un siècle plus tard, Martin Martin (Description of the Western Isles, 1703) a déclaré que le motif du tartan permettait de déterminer la résidence d’un homme. Les broches, les sporrans et les poignards ornés de motifs celtiques sont restés populaires. Ian Macleod (mort en 1693), rebelle jusqu’au bout, a conservé une maisonnée avec une suite traditionnelle composée d’un barde, d’un cornemuseur, d’un harpiste et d’un violoniste.
D’autres traditions sont moins attrayantes. Le régime foncier communautaire et l’agriculture en rangs ont enfermé génération après génération dans des cycles de subsistance. La culture de l’avoine et de l’orge dans un climat froid, balayé par les vents et détrempé, a toujours été un défi, les récoltes étant plantées dans l’espoir plutôt que dans la certitude. Une mauvaise saison était synonyme de famine et de disette. Au XVIe siècle, les Hollandais ont pêché dans les eaux des Hébrides sous licence pendant un certain temps, mais le potentiel commercial de la mer n’a pas été vraiment exploité par les insulaires avant que le défrichage des terres ne commence à porter ses fruits aux XVIIIe et XIXe siècles. Des pommes de terre sud-américaines ont été plantées comme en Irlande, et leur rendement élevé à l’hectare a alimenté une croissance démographique sans précédent, mais ce fut une évolution malheureuse sur une base économique aussi étroite. Les locataires des Hébrides extérieures ont trouvé des opportunités dans la production de varech entre les années 1740 et 1820 (l’industrie ayant déjà commencé dans les Orcades) et cela a complété l’agriculture et l’élevage pendant quelques mois par an, mais la plupart des rémunérations financières sont allées aux propriétaires terriens qui louaient les droits. Le moteur sous-jacent du changement était capitaliste, mais l’événement principal du XVIIe siècle fut politique, sous la forme des tentatives infructueuses des Stuart pour reconquérir le trône britannique perdu en 1688.
The Bonnie Prince
Un coup d’État orchestré par l’establishment anglican en Angleterre a destitué le roi Jacques II (petit-fils de Jacques Ier) en faveur d’un protestant, le roi néerlandais Guillaume d’Orange, en 1688. Le catholicisme à peine dissimulé de Jacques avait été la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase pour une élite politique anglaise frustrée par les rois Stuart incompatibles. En 1715, le fils de Jacques, qui ne devint jamais Jacques III, tenta de rallier les loyalistes jacobites (Jacobus = Jacques) à la rébellion contre la nouvelle monarchie protestante de George Ier, mais la rébellion échoua. En 1745, les Jacobites tentèrent à nouveau leur chance et, cette fois-ci, Charles Edward Stuart, qui ne devint jamais Charles III, mena sans succès les Highlanders contre George II. Les Anglais massacrèrent son armée en haillons composée de guerriers aux pieds nus à Culloden Moor, près d’Inverness, mais il y a un post-scriptum hébraïde.
Charles échappa à la capture des Anglais et trouva refuge à South Uist, dans les Hébrides extérieures. Le soutien dont il bénéficiait était probablement moins important qu’on ne l’a prétendu, beaucoup craignant des représailles, mais ses protecteurs n’étaient pas non plus disposés à le livrer. Sa sauveuse fut Flora Macdonald, membre du clan Clanranald de South Uist, une alliée improbable car son père et son fiancé étaient au service de George II. Elle fut convaincue de protéger son île de la vengeance anglaise si le prince y était trouvé. Ils firent la célèbre traversée de South Uist à Skye avec des vêtements trouvés pour changer le sexe du prince, ses nouveaux papiers le décrivant comme Betty Burke, une servante irlandaise. Ce voyage est romancé dans la chanson anglaise Skye Boat Song (« Speed Bonnie Boat »), mais les chansons gaéliques pleurent ceux qui ont combattu et sont morts à Culloden, déplorant davantage la perte de leurs proches que celle du prince fugitif. Flora chevauchait tandis qu’il marchait, le prince vêtu d’une robe en calicot fleuri parsemée de violets, d’un jupon matelassé, d’un bonnet en mousseline, d’une capuche et d’un tablier. Elle le livra aux Jacobites de Skye qui le ramenèrent en exil en France pour ne plus jamais revenir. Elle fut arrêtée plus tard et emprisonnée pendant un certain temps avant d’émigrer dans les années 1770 en Caroline du Nord, où elle finit par soutenir une autre cause vouée à l’échec, celle des Britanniques dans la guerre d’indépendance américaine.
Une nouvelle série de lois prohibitionnistes démantela encore davantage la culture gaélique après Culloden, avec le désarmement et l’interdiction des cornemuses et du port du tartan. L’occupation militaire renforça encore cette imposition. Un relevé topographique détaillé réalisé par le Board of Ordinance conduisit à la construction de routes militaires à travers les Highlands, et de nouvelles cartes marines furent préparées pour mieux naviguer dans les Hébrides, deux initiatives qui privèrent les îles de leur inaccessibilité, longtemps avantageuse. Certaines propriétés jacobites ont été confisquées pour ouvrir des terres à de nouveaux propriétaires terriens venus du sud, et les chefs survivants ont été de plus en plus entraînés dans le courant dominant de la vie commerciale, confrontés à un monde exigeant de l’argent, où les coûts avaient leur importance. L’ancienne codépendance entre les chefs et les membres des clans s’est effondrée : alors qu’autrefois les chefs avaient besoin d’hommes d’armes, ils avaient désormais besoin d’argent. En 1739, une centaine de membres du clan Harris furent trompés ou kidnappés et embarqués sur un navire pour être vendus comme esclaves dans les Antilles britanniques, mais la plupart réussirent à s’échapper lorsque le navire accosta en Irlande. Les conditions de détention des terres changeaient et beaucoup se retrouvèrent en surnombre par rapport aux nouvelles exigences commerciales, marquant le début d’un exode massif, volontaire et involontaire, que Samuel Johnson qualifia de « furie épidémique de l’émigration ».
Johnson et Boswell
L’intérêt des écrivains pour les Celtes a atteint son apogée au moment même où les Celtes eux-mêmes étaient dépossédés. L’archéologue Stuart Piggot, de l’université d’Édimbourg, a fait valoir dans The Druids (1968) que la connaissance croissante des Indiens d’Amérique a suscité un intérêt pour la recherche d’un « primitivisme » équivalent dans le propre arrière-pays britannique. À mesure que l’Amérique était découverte, les Européens se mirent en quête de leurs propres traditions aborigènes. C’est dans ce contexte que l’on peut envisager la visite des Hébrides par les lettrés du XVIIIe siècle, le Dr Samuel Johnson et James Boswell. À une époque où les grands voyages et la lecture de livres étaient à la mode, plus le lieu décrit était inhabituel, plus le degré d’illumination était grand, et les Hébrides semblaient posséder suffisamment de qualités « primitives » pour susciter l’intérêt. Grâce à son ouvrage fondateur, le Dictionary of the English Language (1755), Johnson jouissait d’une réputation qui le précédait, mais Boswell n’avait pas encore gagné ses lauriers. Tous deux publièrent le récit de leur voyage : Johnson en 1775 avec A Journey to the Western Isles of Scotland (Voyage dans les îles occidentales de l’Écosse) et Boswell en 1786 avec The Journal of a Tour to the Hebrides (Journal d’un voyage dans les Hébrides). Le livre de Boswell parut deux ans après la mort de Johnson, prélude à son Life of Johnson (1791), l’œuvre qui lui assura une place dans les annales de la littérature anglaise.
Les Highlands étaient moins dangereuses lorsqu’ils partirent en 1773, grâce aux routes militaires et aux forts, mais Johnson, prudent, descendit tout de même de la diligence londonienne à Édimbourg avec des pistolets et des munitions. Boswell le persuada que cela n’était pas nécessaire et il les laissa à Mme Boswell à Édimbourg. L’anticipation d’une frontière sauvage n’est pas sans ironie, car lui (et Boswell) étaient les précurseurs de l’influence anglaise qui allait changer à jamais ce qu’ils étaient si curieux de voir. Aucun des deux n’était disposé à proposer des solutions aux problèmes sociaux qu’ils rencontraient, mais ils n’étaient pas indifférents, s’inquiétant des loyers élevés, de la pauvreté et de l’émigration. Mull, en particulier, consterna Johnson ; il la trouva sombre et désolée, ce qui alimenta ses préjugés. Il déplora l’absence de « tout ensemble d’ s de bâtiments pouvant prétendre être appelé une ville », bien qu’il admît qu’il y en avait un, réputé, sur l’île de Lewis. Stornoway était alors une ville de plusieurs milliers d’habitants, mais leur voyage ne les emmena pas dans les Hébrides extérieures. Boswell tira le meilleur parti de la situation, revigoré par Mull, « très animée », observant les navires de Hambourg, Newcastle et Glasgow ancrés dans le petit port de Tobermory, taquinant Johnson pour avoir imaginé que les Highlanders utilisaient des poignards pour manger ; Johnson n’en fit aucune mention. Iona fut le point culminant. Boswell se souvint de leur étreinte émouvante à leur arrivée sur l’île sacrée, bien qu’ils l’aient fait « cordialement », ajouta-t-il !
Johnson remarqua que les vêtements à carreaux étaient rarement portés, signe de conformité avec la loi sur le désarmement de 1747, et complimenta les livres présents dans les maisons de certains hôtes. Il faisait toutefois référence aux livres écrits en anglais, rejetant le gaélique écossais comme « le langage grossier d’un peuple barbare qui avait peu de pensées à exprimer ». Il se montra un peu plus indulgent envers les chants d’adieu gaéliques, trouvant de l’empathie pour les souffrances de l’émigration, mais pas envers les Poèmes d’Ossian récemment publiés par James Macpherson, poète et érudit écossais. Johnson dénonça avec véhémence l’affirmation selon laquelle Ossian était un personnage authentique, tiré d’anciens manuscrits gaéliques (qui n’ont jamais été produits), fils du légendaire guerrier irlandais Fionn MacCumhaill (Fingal en gaélique écossais). Il aurait peut-être été plus impressionné s’il s’était rendu dans le sud, à Arran, et s’il avait rencontré le savant gaélique écossais William Shaw, auteur de l’ouvrage pionnier Analysis of the Gaelic Language (1778 ). Shaw considérait lui aussi Ossian comme une imposture et fut ostracisé par les intellectuels écossais pour son opinion antipatriotique. Johnson et Boswell trouvèrent le temps de rencontrer Flora MacDonald sur l’île de Skye, alors âgée de cinquante et un ans, avant son départ pour l’Amérique. Johnson n’en fit guère mention, mais Boswell fut ému de la décrire comme « d’apparence distinguée, d’une douceur et d’une élégance hors du commun », amusé de voir Johnson, un conservateur, saluer une femme considérée comme une traîtresse dans les cercles conservateurs. Cependant, conscient des accusations de sympathie jacobite qui pesaient sur lui, il adopta un ton respectueux envers George III.
Les expulsions
L’intuition de Boswell était juste. La cause jacobite était terminée. Les nouveaux enjeux ne concernaient plus les revendications dynastiques. Les nouvelles avancées invasives étaient d’ordre économique. Johnson et Boswell furent déçus par l’hospitalité de Sir Alexander MacDonald sur l’île de Skye ; ils trouvèrent celle-ci modeste, sans les fastes d’une réunion festive de clan comme ils l’avaient imaginée. Pourtant, le chef du clan était « un homme moderne, un ancien élève d’Eton peu sensible aux droits et responsabilités d’un patriarche des Highlands », comme l’a observé un biographe récent de Johnson. Il considérait ses domaines en termes commerciaux et n’avait guère de sentiment pour les coutumes ou peu de temps pour se livrer aux fantaisies de Johnson et Boswell à leur sujet.
L’économie communautaire des biens communs et des parts de run-rig a été remise en question par les élevages ovins, motivés par la demande en laine brute issue de la mécanisation de la production textile à la fin du XVIIIe siècle. La vente de varech a permis de compenser cette perte et a constitué une activité majeure dans les îles écossaises pendant les guerres napoléoniennes, mais lorsque la protection tarifaire a été supprimée dans les années 1820 et que les prix se sont effondrés, les insulaires licenciés ont sombré dans une pauvreté extrême. Pour survivre, ils ont dû devenir métayers, ce qui impliquait de payer des loyers en espèces. Les chefs de clan ont engagé des agents ou des conseillers financiers pour assainir la situation financière de leurs domaines. Les Macleod, propriétaires de Harris depuis l’époque viking, et les Mackenzie, propriétaires de Lewis, avaient tous deux vendu leurs terres à des propriétaires fonciers extérieurs au milieu du XIXe siècle. Les nouveaux propriétaires terriens identifièrent les terres productives, en les débarrassant des colons excédentaires, et divisèrent les terres restantes en petites exploitations, généralement des parcelles de moins de 40 acres cultivables. Le défrichage n’entraînait pas nécessairement l’émigration. Il impliquait également un déménagement à courte distance d’une partie du territoire à une autre. Certains s’installèrent dans des localités plus pauvres pour tenter de rétablir leurs moyens de subsistance. Lorsque les chefs vendirent leurs terres ou devinrent des propriétaires terriens rentiers, leurs parents les plus pauvres devinrent des petits exploitants.
Les mauvaises récoltes de pommes de terre des années 1830 et 1840 n’ont pas atteint le même niveau de crise qu’en Irlande, où 800 000 personnes ont péri, mais des sources officielles ont fait état d’une malnutrition généralisée, les plus misérables en étant réduits à manger des crustacés et des algues. Certains chefs de clan, comme Macdonald de Clanranald, ont tenté d’atténuer les souffrances en distribuant des dons, mais d’autres n’ont rien fait, y compris le gouvernement de Londres. Les affamés n’avaient pas d’argent et les agriculteurs, à l’ère capitaliste, n’étaient pas prêts à donner de la nourriture gratuitement. Le colonel John Gordon de Cluny, dans l’Aberdeenshire, nouveau propriétaire de South Uist, Benbecula et Barra (achetées au Clanranald en faillite), expulsa 2 000 malheureux entre 1849 et 1851, les envoyant de force au Canada où les promesses de travail et de terres ne furent pas tenues. La famine de la pomme de terre a ruiné Walter Frederick Campbell d’Islay, qui s’est endetté à une époque où les locataires sinistrés ne pouvaient plus payer leur loyer. Il a été contraint de vendre en 1853. Ce fut un cruel revirement de situation, car ses prédécesseurs, les Campbell de Shawfield, avaient beaucoup contribué à transformer Islay en l’île la plus soucieuse des questions financières des grandes Hébrides. Au XVIIIe siècle, ils ont introduit des baux fonciers à durée déterminée plus courts, avec des loyers payables en espèces plutôt qu’en nature. En 1769, Daniel Campbell a lancé le projet de village de Bowmore afin d’héberger des tisserands de lin, de développer la culture du lin et d’élargir la base économique d’Islay.
Sous la pression du mildiou de la pomme de terre, de la hausse des loyers, des expulsions et de la pénurie d’emplois rémunérés, beaucoup ont quitté l’île pour échapper à la pauvreté et à la famine. L’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Amérique du Nord étaient les destinations privilégiées. Macleod of Skye a contribué à la création d’une société d’émigration en 1851 afin de financer les traversées outre-mer, tandis que certains ont opté pour des voyages plus courts et des salaires en espèces à Glasgow et dans d’autres régions industrielles britanniques. La diaspora a décimé la vie insulaire, sapant le moral de ceux qui sont restés. De tristes cortèges de personnes en haillons, portant de petits paquets déchirés, ont quitté pour la dernière fois leurs anciens repaires familiers. C’est une question qui suscite encore aujourd’hui beaucoup d’émotion. Les récits de personnes contraintes de monter à bord de navires d’émigrants restent gravés dans les mémoires. À mesure que les jeunes générations partaient et que les parents mouraient, les vieilles maisons noires, nommées ainsi en raison des taches sombres sur les murs intérieurs causées par la fumée de tourbe, ont été abandonnées. Les ruines sont toujours là. L’une d’entre elles, préservée pour la postérité à Arnol, à l’ouest de Lewis, appartient à une fondation historique et est ouverte aux visiteurs. Il existe au moins six villages abandonnés rien que sur l’île de Skye, dont celui de Galtrigill, où vivaient les MacCrimmons, cornemuseurs héréditaires au service des Macleods. La subsistance grâce à la pomme de terre avait permis à la population de Skye de doubler, passant de 11 000 habitants en 1755 à 23 000 en 1841, mais les défrichages, l’émigration et les mauvaises récoltes de pommes de terre l’ont réduite à 19 000 habitants en 1861 et à 13 800 en 1901. Mull a perdu un tiers de sa population entre 1841 et 1861, tandis que celle d’Iona a diminué de moitié en 30 ans, entre 1831 et 1861. Le petit archipel de St Kilda (du norrois Skildir), situé à l’extrémité occidentale des îles britanniques, à 55 miles à l’ouest de Harris, était entièrement déserté en 1930. L’UNESCO l’a ajouté à la liste des sites du patrimoine mondial en 1986 pour ses colonies d’oiseaux marins. Mais tout n’était pas que malheur. Daniel Macmillan, arrière-grand-père d’Harold Macmillan, Premier ministre britannique de 1957 à 1963, est né en 1813 dans un village de Corrie, sur l’île d’Arran. La famille a été expulsée lors d’un défrichage, mais son père a trouvé du travail comme charretier dans l’Ayrshire et Daniel est devenu libraire et éditeur, fondateur de la célèbre maison d’édition Macmillan.
À la fin du XIXe siècle, le bon marché des aliments pour animaux rendit l’élevage plus lucratif, mais la concurrence des importations de laine australienne et néo-zélandaise rendit l’élevage ovin moins viable et certaines propriétés ovines furent vendues, un revirement pervers compte tenu de la détresse causée par le défrichage initial. Les propriétaires terriens transformèrent alors leurs terres en domaines de chasse. Les parties de chasse au cerf et au tétras, organisées pour permettre à la noblesse de se retrouver, fournirent des emplois rémunérés indispensables dans le service domestique, et les pavillons de chasse avaient besoin de traqueurs et de ghillies. Les souvenirs populaires restent néanmoins amers, car les traitements sévères persistèrent. Des agents détestés distribuaient des avis d’expulsion et, lorsque les locataires ne se conformaient pas, les toits de chaume et les poutres étaient incendiés. Lorsque des intérêts immobiliers sont en jeu, méditait Machiavel, les obligations morales sont oubliées.
Le crofting
Certains ont trouvé la force de protester. Les locataires de la petite île de Bernera (« l’île de Bjorn ») dans le détroit de Harris se sont rebellés contre l’expulsion et la réattribution des pâturages ordonnées par Donald Munro, le célèbre intendant de Sir James Matheson, en 1874. Le chef a finalement licencié Munro pour rétablir la paix. Dans une autre affaire célèbre à Braes, un district de Skye face à l’île de Raasay, une bataille rangée a opposé des petits fermiers en colère aux forces du chef du clan Macdonald. Les petits fermiers voulaient faire paître leurs animaux sur les pentes du Ben Lee et ont proposé de payer un loyer plus élevé que le locataire en place, mais l’intendant de Lord Macdonald a refusé l’offre. Le bail devait expirer en 1882 et la division entre les petits fermiers n’était pas à l’ordre du jour. Provoqués par ce qu’ils considéraient comme une injustice flagrante, les petits fermiers ont quand même fait paître leurs animaux, certains refusant de payer tout loyer jusqu’à ce que leur offre soit acceptée. Les principaux agitateurs ont été condamnés à l’expulsion, mais lorsque les avis ont été signifiés, les petits fermiers en colère ont brûlé les documents en signe de défi. Le chef a réagi en faisant appel aux forces de l’ordre. Plus de 60 policiers arrivèrent sur les lieux et furent accueillis hostilement par une centaine d’hommes, de femmes et d’enfants. Des échauffourées, des coups de matraque et des jets de pierres s’ensuivirent entre les deux camps jusqu’à ce que le vent tourne en défaveur des petits fermiers. Cinq personnes furent arrêtées et emprisonnées. Skye était en proie à une telle fièvre de mécontentement que des navires de guerre furent envoyés dans les lochs et que le Premier ministre William Gladstone (libéral) créa la Commission Napier en 1883 pour examiner les griefs des petits fermiers. Deux ans plus tôt, il avait tenté d’apaiser les troubles en Irlande, liés à des protestations similaires contre les baux, en réformant la loi foncière irlandaise, et une solution similaire fut recherchée pour l’Écosse.
La loi sur les petites exploitations agricoles (Crofting Act) de 1886 qui en résulta garantissait la sécurité d’occupation, fixait des loyers équitables et offrait une aide financière pour le réaménagement, mais son objectif était d’aider ceux qui possédaient des biens et d’encourager leur amélioration. Elle n’empêchait pas les expulsions. Les propriétaires terriens pouvaient toujours vendre leurs terres. Par la suite, davantage de terres ont été attribuées aux petites exploitations agricoles, reconnaissant tacitement que certains préféraient vivre de la terre ancestrale plutôt que de l’agriculture commerciale, un effort du gouvernement pour atténuer quelque peu le mauvais goût laissé par les expulsions. Il existe encore environ 18 000 petites exploitations agricoles en Écosse, la plupart concentrées dans le nord des Hébrides et des Shetland, c’est-à-dire dans les régions où les terres sont les moins fertiles. Environ 75 % des terres des Hébrides extérieures sont encore exploitées sous forme de crofts. Les crofters modernes ont généralement d’autres sources de revenus et, même si depuis quelques décennies, il est à la mode pour quelques citadins désabusés de fuir la « course effrénée » vers un croft écossais, ce sont généralement les insulaires qui sont crofters. Les nouveaux arrivants fournissent des services : la poste, l’école, le magasin, l’auberge, l’église.
Protestantisme
Si le capitalisme agraire est une force qui influence la culture des Hébrides, l’évangélisation protestante en est une autre. La Réforme du XVIe siècle n’a jamais eu beaucoup d’impact, mais les organisations protestantes du XVIIIe siècle, telles que la Society for the Propagation of Christian Knowledge (SPCK), se sont intéressées aux îles. L’objectif initial était d’éradiquer le gaélique, langue du catholicisme, mais les locuteurs monolingues du gaélique écossais constituaient un tel obstacle à l’évangélisation que la SPCK a inversé sa tactique et s’est mise à défendre cette langue. Des traductions de la Bible en gaélique écossais étaient disponibles dès le XIXe siècle. Les prédicateurs protestants rejetaient avec colère la doctrine papale, la qualifiant de païenne, et exhortaient leurs auditeurs à rejoindre leur congrégation sous peine de subir les tourments éternels de l’enfer. Au cours d’un siècle marqué par les calamités, la réaction des Hébrides fut mitigée ; il devait leur sembler que les flammes de l’enfer les consumaient de toute façon. Pour ceux qui écoutaient les sermons, cela signifiait une reconstruction radicale de leur mode de vie, les anciennes histoires, chansons et danses étant considérées comme hérétiques et profanes. L’insistance sur ces aspects juridiques rencontra plus de succès dans les régions rurales reculées des Hébrides, où, comme dans l’Amérique coloniale des XVIIe et XVIIIe siècles, on exhortait les gens à éprouver de la gratitude pour avoir été délivrés d’un monde extérieur pervers. À mesure que les liens claniques s’affaiblissaient, le protestantisme comblait le vide pour s’imposer comme une alternative organisationnelle indispensable, coexistant avec le catholicisme. Une démarcation sectaire s’est développée dans les Hébrides extérieures, à tel point que tandis que South Uist et Barra sont restées résolument catholiques, North Uist et Lewis/Harris sont devenues farouchement presbytériennes.
Le presbytérianisme est la confession protestante majoritaire en Écosse et, comme d’autres Églises, il a été déchiré par des divisions sectaires. Un tiers de ses fidèles l’ont quitté en 1843 pour protester contre la nomination des ministres par les propriétaires terriens et ont formé une Église libre dissidente plus démocratique. Cinquante ans plus tard, après une période de réconciliation, un autre changement s’est produit : certains ont rejoint l’Église principale et d’autres se sont séparés pour former l’Église presbytérienne libre. Un petit groupe survivant de l’ancienne Église libre, mieux connu sous le nom de « Wee Frees », s’est installé à Lewis, consolidant sa position dans la communauté au cours du XXe siècle, vivant comme des séparatistes américains des temps modernes, adhérant étroitement aux principes calvinistes. La croyance sabbatarienne est restée forte parmi les « Wee Frees », même si la fermeture très médiatisée des terrains de jeux pour enfants le dimanche à Lewis a finalement pris fin dans les années 1990.
Entreprise victorienne
Après la vente du domaine par les Macleod au milieu du XIXe siècle, la nouvelle propriétaire, Lady Dunmore, se lança dans la commercialisation de tissus en tweed tartan. Les ventes étant encourageantes, l’activité s’étendit à Lewis, où la production reposait sur le filage et le tissage traditionnels à la main, à domicile. Le whisky distillé à partir de malt d’orge séché à la tourbe fut également né d’une initiative locale et bénéficia de l’élargissement des marchés. La réduction des importations de vin pendant les guerres napoléoniennes l’a popularisé parmi la noblesse et la loi de 1823 sur la distillation a imposé des règles et des normes pour favoriser une production à plus grande échelle et interdire les petits alambics. La distillation crée des emplois lucratifs et reste une industrie dans laquelle la région bénéficie de ce que les économistes appellent un avantage comparatif, ses propres ressources en tourbe et en eau étant indispensables à la fabrication du produit. Le scotch est un synonyme qui décrit à la fois le produit et le lieu.
Les îles du Nord avaient l’avantage d’être situées sur la route maritime principale de l’Atlantique Nord entre la Scandinavie et l’Amérique du Nord, mais ce n’est qu’au XXe siècle, lorsque les grands voyages ont laissé place au tourisme, que le transport maritime a intégré les Hébrides. Les îles de Bute et d’Arran, dans la Clyde, ont profité de l’ère victorienne, lorsque les classes moyennes de Glasgow, toute proche, arrivaient en bateau à vapeur pour dépenser leur salaire. En 1901, la population d’Arran était presque la même qu’en 1800, les nouvelles implantations ayant compensé le dépeuplement dû au défrichage. Des navires marchands partaient de la Clyde pour les Hébrides et l’Irlande, mais une nouvelle ère a commencé en 1851 lorsque David Hutcheson and Company a lancé un service de bateaux à vapeur entre Glasgow et Skye, permettant de parcourir en quelques heures un trajet qui prenait auparavant plusieurs jours à la voile. Skye s’est encore rapprochée en 1897 lorsque le chemin de fer a atteint Kyle of Lochalsh et que les passagers ont pu prendre un ferry de correspondance. La compagnie maritime à vapeur adopta le nom de l’un des associés originaux de Hutcheson, David MacBrayne, pour devenir Caledonian MacBrayne, et une flotte de bateaux à aubes et à hélices desservait toutes les Hébrides en 1914, avec des tarifs adaptés à différents revenus, les passagers de troisième classe s’installant avec des moutons, du bétail et des marchandises.
La demande des marchés urbains a stimulé la pêche au hareng au XIXe siècle, et Stornoway, sur l’île de Lewis, s’est développée pour en devenir le centre. En 1840, l’ ait plus de 3 000 habitants et offrait certaines des commodités urbaines dont le Dr Johnson avait rêvé. Lewis a attiré l’intérêt de l’industriel victorien William Lever, plus tard Lord Leverhulme, qui a acheté Harris et Lewis à la fin de la Première Guerre mondiale. À 67 ans, il avait déjà fait fortune dans la fabrication de savon en Angleterre et, animé par l’esprit militant du capitaliste galant, il se considérait comme le bienfaiteur qui ferait entrer l’île dans l’ère moderne. Il souhaitait inculquer des vertus entrepreneuriales qui, selon lui, feraient disparaître le petit fermage, qu’il considérait comme une activité dégénérée. Afin de réduire les coûts de la pêche, il fut le premier à se lancer dans la production de conserves et de galettes de poisson et transforma les abats en farine de poisson, engrais, gelée et colle. Il commença à développer les infrastructures et chercha à accélérer la production de textiles en laine. Grâce à ses investissements, des centaines de personnes devinrent pour la première fois des salariés. Cependant, le « petit savonnier », comme le surnommaient les insulaires, sous-estima l’attrait du mode de vie tranquille des petits exploitants agricoles, leur indépendance pastorale, et une bataille controversée éclata au sujet des terres qui avaient été promises pour être subdivisées en vertu des lois sur les petites exploitations agricoles. Une telle obstination imprévue exaspéra Lever, qui finit par démissionner et repartit en traversant le Minch, le canal qui sépare les Hébrides extérieures du continent, pour ne plus jamais revenir. Dans un geste philanthropique d’adieu, il libéra l’île de plusieurs siècles de paternalisme en offrant la propriété de biens immobiliers importants aux conseils de district locaux et à la population. Une partie de ces biens est aujourd’hui gérée dans le cadre d’une fiducie.
Postes de combat
Les deux guerres mondiales ont coûté cher en vies humaines. Des navires ennemis ont parfois pénétré dans les eaux et l’espace aérien, mais la plupart des victimes sont mortes sur des champs de bataille étrangers. La pire tragédie nationale de la Première Guerre mondiale s’est produite à la fin de l’année 1918, lorsque des centaines de militaires des Hébrides extérieures, épuisés par la guerre, se sont entassés à bord d’un yacht de luxe, l’Iolaire, chargé de les ramener chez eux en traversant le Minch. Le destin en a décidé autrement et, dans l’obscurité et la houle violente, le yacht s’est écrasé sur les rochers déchiquetés juste à l’extérieur du port de Stornoway. Il a pris l’eau si rapidement qu’il a coulé en quelques minutes et plus de 200 personnes se sont noyées. Les proches qui attendaient n’ont pu que regarder, incrédules et angoissés.
Les Hébrides constituaient un refuge et un arsenal précieux dans la stratégie de lutte contre les meutes de sous-marins qui s’attaquaient aux convois atlantiques pendant la Seconde Guerre mondiale. La Royal Navy a créé une école de formation à Tobermory, sur l’île de Mull, en 1940, le HMS Western Isles, afin d’organiser des cours intensifs de lutte anti-sous-marine pour les équipages du Royal Navy Patrol Service (RNPS). Le RNPS était une flotte hétéroclite composée de chalutiers, de baleiniers, de yachts et autres bateaux réquisitionnés, dont l’équipage était composé de personnages jugés inaptes au service par les hauts gradés de la marine, d’où la création de l’école de formation. Un commodore vieillissant de la Royal Navy, réputé pour sa voix tonitruante, le vice-amiral Sir Gilbert Stephenson, fut nommé commandant et fait l’objet d’un livre écrit par Richard Baker, personnalité de la télévision britannique, qui a servi sous ses ordres. Le Women’s Royal Navy Service (WRNS) avait également une base à Tobermory. Les craintes d’invasion et la nécessité de mener des opérations de dragage anti-sous-marins et des sorties dans le cadre de la bataille de l’Atlantique ont conduit à la création d’aérodromes, d’unités radio, radar et d’observation de la RAF dans de nombreuses îles : Islay, Colonsay, Mull, Coll, Tiree, Barra, Benbecula et Lewis. Les menaces étaient bien réelles. Même après le débarquement du jour J en juin 1944, six sous-marins ont été repérés et neutralisés dans les eaux des Hébrides. La pire catastrophe navale britannique au large des côtes s’est produite au large d’Arran en 1943, lorsque le HMS Dasher, un petit porte-avions escortant des convois vitaux dans l’Atlantique Nord, a explosé et coulé, faisant 379 victimes. La cause semble avoir été un défaut dans le système d’alimentation en carburant du porte-avions.
Pour les militaires stationnés dans les Hébrides, la langue étrangère, les coutumes et la vue des habitats rustiques des petits fermiers – des maisons noires au toit de chaume éclairées à la lampe à pétrole, avec des sols en terre battue et des meubles improvisés en bois flotté – étaient à la fois intrigantes et déconcertantes, comme si l’on se trouvait dans un pays étranger. Mike Hughes a immortalisé ces rencontres dans des photographies et des souvenirs dans son ouvrage Hebrides at War (1998). Une photo prise en 1943 d’un B-17 Flying Fortress survolant une ferme de Benbecula juxtapose l’ancien et le nouveau. Si les étrangers étaient surpris par ce qu’ils découvraient, les insulaires qui n’étaient jamais allés sur le continent étaient également exposés à de nouvelles expériences, notamment celle d’entendre les sons étranges de l’anglais. La plupart des militaires avaient quitté les lieux en 1946, mais des infrastructures utiles subsistaient sous la forme de routes, de pistes d’atterrissage et de ports améliorés.
Atrophie et action
Les autorités britanniques ont oublié les Hébrides une fois la guerre terminée. Westminster était préoccupé par la nationalisation, la mise en place de l’État providence, la décolonisation et les questions urbaines prioritaires. Des progrès ont été réalisés avec la construction d’un réseau électrique par à-coups, et la sylviculture dans des endroits comme Skye a amélioré l’utilisation des terres. La présence militaire pendant la guerre froide a donné un coup de fouet à l’économie locale, mais au mieux, les îles sont restées dans un état de déclin latent. L’agriculture commerciale était insignifiante, à l’exception de Bute, malgré la végétation des machairs. La propriété foncière restait concentrée entre les mains de quelques propriétaires terriens (dont beaucoup étaient absents) et si, comme le disait Voltaire, « l’esprit de propriété double la force d’un homme », alors la vitalité des Hébrides a longtemps été sapée par les injustices. Peu d’endroits en Europe connaissent une répartition plus inégale de la propriété foncière. Étonnamment, très peu de terres ont été mises en vente pendant une grande partie du XXe siècle. Les Écossais ont évacué les Highlands et les Hébrides en masse pendant 20 ans après la Seconde Guerre mondiale, ce qui témoigne de la situation précaire de la région. Le célèbre auteur américain John McPhee a pu constater la négligence et l’intransigeance de cette situation lorsqu’il est retourné à Colonsay, l’île de ses ancêtres, dans les années 1960. Dans Crofter and the Laird (1969), il raconte l’histoire d’un propriétaire foncier, le quatrième baron Strathcona, résidant à Bath en Angleterre, qui ne venait que pendant l’été, indifférent au fait qu’il était l’homme le moins populaire de sa propre île ! Pendant ce temps, son intendant se rendait chaque mois de son domicile sur le continent écossais pour « percevoir les loyers, écouter les plaintes et entretenir la flamme du système féodal ».
Un effort concerté pour lutter contre cette atrophie a été entrepris en 1965 lorsque le gouvernement travailliste d’Harold Wilson a créé le Highlands and Islands Development Board (HIDB). Cette initiative répondait en partie à la publicité négative concernant les disparités de richesse entre les Lowlands et les Highlands, en partie parce que les remèdes proposés pour soigner les maux économiques de l’époque impliquaient la création d’un département chargé de s’en occuper, et en partie parce que la faible majorité parlementaire de Wilson dépendait du soutien de ses députés écossais. Le HIDB s’est vu confier la responsabilité exécutive de l’industrie, des transports et du tourisme, mais la tâche n’a pas été facile : l’éloignement des marchés, les coûts élevés du fret et le faible niveau de qualification ont tous joué en défaveur des investissements à grande échelle, et les Hébrides se trouvaient dans la mauvaise mer pour profiter du boom pétrolier de la mer du Nord dans les années 1970. Les coopératives communautaires ont été soutenues dans les domaines de la pêche, de l’horticulture, de la location de machines agricoles, de la production de tricots, de la pisciculture, etc., mais beaucoup d’entre elles avaient disparu à la fin des années 1980. Le financement des infrastructures a été opportun, avec l’amélioration du service téléphonique et l’embauche d’équipes de travailleurs pour la construction de routes. Néanmoins, le taux de chômage atteignait 21 % dans les Hébrides extérieures en 1984. Skye et les Hébrides intérieures se situaient également bien au-dessus de la moyenne nationale écossaise. Il est vrai que 1984 a été une année difficile pour l’économie britannique dans son ensemble, mais aucune de ces statistiques ne venait vraiment étayer la politique du HIDB. Dans le même temps, les Orcades affichaient un taux de chômage de 10 % et les Shetland seulement 6 %, toutes deux profitant de l’essor pétrolier en mer du Nord. La propriété communautaire a connu plus de succès sur les très petites îles. Les habitants d’Eigg ont subi une série de propriétaires négligents jusqu’en 1997, date à laquelle la communauté de 70 personnes a pu réunir 1,6 million de livres sterling pour l’acheter. En 2001, les habitants de Gigha ont obtenu des fonds pour acheter l’île à un propriétaire consentant grâce à un prêt de la loterie nationale (3,5 millions de livres sterling) et à 250 livres sterling provenant de leurs propres fonds.
Au cours des dernières décennies, le tourisme a donné lieu à un certain optimisme sur les plus grandes îles. Le boom des vacances à forfait vers des destinations ensoleillées dans les années 1970 n’augurait rien de bon pour les revenus des Hébrides, balayées par les vents et les pluies, mais des segments du marché où les îles peuvent être compétitives ont évolué. Le commerce des autocars et des caravanes est une activité de base qui attire les vacanciers moins enclins à partir à l’étranger, et l’amélioration des routes d’accès a contribué à son développement. La demande des personnes sensibles aux attraits environnementaux et esthétiques est également reconnue. Le HIDB a financé des sites patrimoniaux et des billets de ferry pour les îles. Les auberges privées proposant des hébergements de type dortoir se sont développées. Skye est à la pointe du tourisme ; les amateurs de plein air « traversent la mer » pour se rendre à Skye depuis 1851 et le reboisement lui a donné une teinte plus riche. Les voyageurs empruntent désormais un pont routier (1995), bien que le rattachement au continent, vanté par les milieux d’affaires, ait suscité la colère des habitants en raison des péages élevés (aujourd’hui supprimés) destinés à rembourser les coûts de construction. Le tourisme est le principal contributeur au PIB de Skye et les îles situées au sud bénéficient également de certaines recettes touristiques, notamment Mull, avec ses 300 miles de côtes escarpées et pittoresques, et la île sacrée d’Iona au large de ses côtes. Selon un rapport de 1997 de l’Arran Banner, environ un quart de million de personnes visitent Arran chaque année.
Highlands and Islands Enterprise
Le HIDB a été dissous en 1991, lorsqu’un mouvement d’auto-assistance a balayé la politique gouvernementale visant à modifier l’ancien balai avec un nouveau manche : le Highlands and Islands Enterprise (HIE). La HIE se présente comme une agence de facilitation plutôt que comme un conseil d’administration et n’assume pas le même niveau de responsabilité en matière de développement social et communautaire que son prédécesseur, l’ . Elle encourage les investissements, sert de source d’informations commerciales et met en place des programmes de formation et de reconversion afin de réduire le pourcentage supérieur à la moyenne de travailleurs manuels peu qualifiés dans la région. Son champ d’action inclut les îles Clyde. Le bureau de Stornoway, sur l’île de Lewis, a fait état de chiffres encourageants concernant la création de nouvelles petites entreprises dans les Hébrides extérieures à la fin des années 1990, notamment dans le domaine des services comptables et financiers, mais les petites entreprises individuelles ont des besoins limités en matière d’emploi et les chiffres relatifs à la création d’emplois étaient moins impressionnants. Les activités commerciales les plus susceptibles de réussir sont celles qui ne nécessitent pas de compétences coûteuses, qui exploitent au maximum les ressources locales et qui produisent pour des marchés fiables. La pisciculture répond bien à ces critères, avec des innovations récentes lucratives dans le domaine du saumon, des crustacés et des crevettes. Plus de 30 fermes piscicoles ont vu le jour rien que sur l’île de Skye. La distillation du whisky en est un autre exemple. Une distillerie de Jura fermée depuis 60 ans a rouvert ses portes en 1963 et une nouvelle distillerie spécialement construite à cet effet a été mise en service à Arran en 1995, s’ajoutant aux distilleries victoriennes de Skye, Mull et Islay qui sont toujours en activité. Islay regorge de whisky, avec sept distilleries sur une île de 40 km de long ! Parallèlement, les pulls Arran sont toujours fabriqués à Arran et le Harris Tweed est toujours exporté. Le nom familier et le logo en forme de globe sont protégés par la loi Harris Tweed Act de 1993, et bien que le textile ne soit plus le secteur économique vital qu’il était autrefois, avec un pourcentage de valeur productive totale relativement faible, il reste une source de revenus importante dans les régions isolées.
Le recensement de 2001 a donné des résultats mitigés en matière de croissance démographique, les Hébrides extérieures étant les moins encourageantes. Lewis a connu une baisse de 6 % entre 1991 et 2000, pour atteindre 20 000 habitants. Cette baisse aurait pu être encore plus marquée sans l’augmentation de l’espérance de vie. En revanche, Skye a connu une renaissance. Elle s’est développée au cours des années 1990 avec Lochalsh, à laquelle elle est reliée par un pont sur le continent voisin, cette augmentation étant principalement due à l’arrivée de migrants anglais ou écossais des Lowlands. Contrairement aux Anglais d’autrefois qui tiraient profit du défrichage des terres sans jamais y vivre, la nouvelle vague s’est installée à plein temps et génère une demande de services. Beaucoup vivent du tourisme. Les chambres d’hôtes gérées par leurs propriétaires sont très populaires, tout comme le commerce de détail et l’artisanat. Les entreprises informatiques et électroniques de Skye et de Bute démontrent que les technologies de pointe peuvent fonctionner en mer, mais elles ont toutes deux en commun un accès routier pratique. Arran a également connu une certaine croissance.
Frontière atlantique
La pêche à petite échelle, qui complète les revenus tirés de la terre, a toujours existé, mais, freinée d’abord par les droits féodaux sur le littoral et les prises, puis aujourd’hui par des coûts prohibitifs, la pêche commerciale n’a jamais attiré les habitants des Hébrides autant qu’on pourrait l’imaginer. Après que les différends entre la Grande-Bretagne et l’Islande sur les droits de pêche au cabillaud aient été réglés en 1976 par un traité répartissant les droits par zone, la frontière nord-ouest de la Grande-Bretagne a été fixée à Rockall. Située à l’extrémité des Hébrides extérieures, à environ 230 miles à l’ouest de North Uist, elle a donné aux flottes nationales des droits sur des dizaines de milliers de miles carrés de zones de pêche lucratives dans l’Atlantique. En 1998, cependant, une convention des Nations unies sur le droit de zonage maritime a annulé la décision concernant Rockall, invoquant le caractère inhabitable de l’île , redessinant la frontière occidentale à St. Kilda, à environ 150 miles plus à l’est, et ouvrant ainsi une immense étendue océanique à la concurrence internationale. Les navires-usines de toute l’Europe occidentale et septentrionale ont profité de cette situation et, tandis que les chalutiers immatriculés dans les Shetland et les principaux ports de la côte est écossaise pêchent dans ces zones, les intérêts halieutiques des Hébrides brillent par leur absence. Les coûts rendent cette proposition irréaliste pour les petites entreprises.
Les îles pourraient tirer davantage profit de l’Atlantique par d’autres moyens. Le déclin de la production de pétrole et de gaz en mer du Nord a suscité un intérêt pour la recherche d’un autre gisement. Plusieurs compagnies pétrolières, notamment Conoco et Phillips, ont dépensé des sommes considérables dans les années 1990 pour cartographier les fonds marins à l’ouest des Hébrides. Les rapports préliminaires suggéraient un potentiel, mais les opérations de forage n’ont pas commencé. Les éoliennes terrestres ont suscité davantage d’intérêt. Moins de 3 % de l’électricité britannique était produite à partir de l’énergie éolienne en 2000 et la politique publique favorise son expansion. Les propriétaires fonciers des Hébrides, qui ont regardé avec envie les Orcades et les Shetland s’enrichir grâce au pétrole, espèrent tirer profit de la construction de parcs éoliens. Le raccordement des parcs éoliens au réseau national sera coûteux et suscitera l’opposition de ceux qui craignent une atteinte à l’esthétique du paysage, mais l’intérêt pour les revenus potentiels générés par les loyers sera inévitable. L’exploitation de l’énergie des vagues est une autre innovation en matière d’énergie renouvelable, l’île d’Islay, à l’avant-garde dans ce domaine, abritant un générateur à vagues depuis le milieu des années 1990. Ce dispositif « d’énergie verte » produit de l’électricité à partir de l’énergie des vagues qui viennent se briser sur le rivage.
Défis politiques
Les Hébrides n’ont pas d’identité politique collective. La dernière fois qu’elles en ont eu une, c’était il y a 500 ans, sous la seigneurie des îles. Un auteur de nombreux ouvrages sur la région observe qu’« il n’y a rien de tel que d’avoir son propre peuple pour gérer ses propres affaires » et qu’au moins les Orcades et les Shetland ont une représentation plus consolidée. Trois circonscriptions divisent les Hébrides lors des élections britanniques et, bien que l’histoire du vote diffère, toutes ont à un moment ou à un autre tendance à ne pas soutenir le parti au pouvoir. La circonscription des îles occidentales des Hébrides extérieures a été le premier siège remporté par le Parti national écossais (SNP) lors d’une élection britannique, en 1970. Le SNP espérait qu’elle serait une source d’inspiration pour la conscience écossaise, mais dans les années 1990, les Hébrides extérieures ont rejoint le mouvement en faveur du Parti travailliste. Cependant, en 2005, le SNP l’a reconquise. Skye est prise dans l’attraction gravitationnelle des Highlands et fait partie de la grande circonscription peu peuplée de Ross, Skye et Lochaber, où les libéraux-démocrates ont généralement obtenu de bons résultats aux élections. La troisième circonscription électorale est une circonscription unique appelée Argyll et Bute, qui regroupe les Hébrides du sud, Mull, Islay et diverses autres îles, ainsi qu’Arran et Bute. Elle a oscillé entre trois partis au cours des dernières décennies. Les électeurs ont choisi le SNP dans les années 1970, ont soutenu le Parti conservateur d’ e de Margaret Thatcher jusqu’en 1987, puis ont envoyé des candidats libéraux-démocrates à Westminster à l’époque du Parti travailliste de Tony Blair.
Le gouvernement local est tout aussi fragmenté. Quatre autorités régionales sur les 32 que compte l’Écosse ont été créées en 1996 pour couvrir les îles, mais seul le Comhairle nan Eilean (Conseil des îles occidentales) pour les Hébrides extérieures, basé à Stornoway, conserve une autonomie insulaire. Les autres sont toutes des annexes offshore. Les Hébrides intérieures, de Skye à Mull, font partie de la région des Highlands, dont le siège est à Inverness. Le trio Jura, Islay et Bute fait partie de la région d’Argyll et Bute, dont le siège est à Lochgilphead, et enfin Arran fait partie du North Ayrshire.
Une nouvelle autorité suprême, bien que démocratique, le Parlement écossais, exige également des élections et c’est dans cette assemblée que résident les meilleurs espoirs d’intérêt. Les membres du Parlement écossais, ou MSP, sont choisis selon un système électoral mixte, la moitié d’entre eux étant élus à la majorité simple dans des circonscriptions uninominales (le système majoritaire à un tour utilisé au Royaume-Uni et aux États-Unis) et les autres occupant des sièges proportionnels au nombre de voix obtenues par leur parti. Dans ce système, les habitants des Hébrides sont bien représentés à Édimbourg par habitant, mais la confiance dans son efficacité pourrait bien dépendre des réformes agraires. Selon l’Association des propriétaires fonciers écossais, seulement 0,08 % de la population possédait 80 % de l’Écosse à la fin du XXe siècle, et les inégalités étaient les plus marquées dans les Hébrides. Une loi sur la réforme agraire adoptée en 2003 visait à remédier à ces déséquilibres de longue date en favorisant l’achat sur le marché par les habitants locaux et en autorisant l’accès aux propriétés non cultivées. Cependant, comme elle donne aux petits exploitants agricoles le droit d’acheter dans certaines circonstances, que le propriétaire souhaite vendre ou non, les détracteurs accusent Édimbourg de s’intéresser davantage à la lutte contre les anciennes guerres de classes qu’à la satisfaction des nouveaux besoins.
Gaélique écossais
Il subsiste une certaine ténacité dans ces îles et, à mesure que les Hébridais de souche et les nouveaux arrivants s’adaptent et construisent, la vieille langue a fait preuve d’une remarquable capacité de régénération. Le gaélique écossais semblait voué à disparaître dans les années 1960, mais il a regagné du terrain au cours des dernières décennies, en partie grâce à l’activisme politique et au nationalisme écossais, et en partie parce que dans les communautés de petits fermiers des Hébrides du Nord (au moins), les anciennes traditions n’ont jamais disparu. La plupart des locuteurs se trouvent sur l’île de Skye et dans les Hébrides extérieures, où environ deux tiers de la population le maîtrise à des degrés divers. Un collège gaélique à Sleat sur l’île de Skye, des programmes scolaires, des groupes de jeu, des émissions de radio et de télévision, de la musique (un groupe de rock gaélique s’appelle Run Rig) et des panneaux routiers contribuent à le faire connaître. De plus, le Columba Centre a récemment ouvert ses portes à Bowmore, sur l’île d’Islay, afin de promouvoir le gaélique et de mettre en valeur le patrimoine culturel des Hébrides du Sud. Il n’en reste pas moins que l’anglais est la langue majoritaire. Si les chiffres du recensement de 2001 sont exacts, le nombre total de locuteurs gaéliques (îles et continent) pourrait avoir encore diminué malgré tous les efforts déployés. Le défi consiste à transformer davantage la langue parlée en langue écrite et, grâce aux diplômes en gaélique proposés par l’université des Highlands et des Îles, à Inverness, les perspectives semblent meilleures qu’il y a 40 ans.
