Entre 1220 et 1230, l’Islandais Snorri Sturluson (1178/79 — 1241) entreprit de consigner l’histoire des rois de Norvège. Son ouvrage, appelé par la suite Heimskringla, regroupe seize sagas de longueur fort variable. Elles s’articulent autour d’une pièce maîtresse, la vaste saga d’Olaf Haraldsson le saint, laquelle, semble-t-il, fut conçue à l’origine comme une œuvre indépendante. L’ensemble du recueil s’étend sur une période allant des origines mythiques (Ynglinga saga) à 1177 et accorde une large place aux rois qui furent les promoteurs de l’œuvre civilisatrice. La saga d’Harald fourrure grise, la cinquième de la Heimskringla, est consacrée à un souverain peu connu, Harald Eriksson, qui régna sur la Norvège de 960 à 975/76. Son règne dans la première période de l’histoire nationale, période qui s’achève avec l’entreprise évangélisatrice d’Olaf Tryggvason (995 — 1000) et le triomphe du christianisme en 1030, qui succède à la bataille de Stiklastadir où Olaf Haraldsson trouve la mort.
L’âge viking va bientôt atteindre son apogée lorsqu’Harald Eriksson apparaît sur la scène politique. II trouve en 960 un pays sommairement unifié et doté de quelques institutions communes en matière militaire et fiscale. Le mérite en revient à Harald aux beaux cheveux, roi fondateur de la Norvège (vers 870 — 875), et à son fils naturel, Håkon Adalsteinsfostri. Ce dernier avait usurpé le trône aux dépens de son frère Eirik Haraldsson hache sanglante, successeur légitime et père d’Harald fourrure grise. Tout au long de son règne, Håkon veilla à éloigner du pays Eirik et ses frères afin de préserver l’unité du pays. Il s’employa avec vigueur à restaurer et à consolider la construction de la Norvège. Son pragmatisme en matière religieuse et l’étroite collaboration avec le jarl de Hlade lui valurent d’être un roi populaire, d’où son surnom d’Håkon le bon. Lorsqu’en 950, les fils d’Eirik vinrent réclamer leur héritage, il leur livra de farouches batailles, mais dut finir par s’incliner en faisant d’Harald Eiriksson son successeur sur le trône de Norvège.
Håkon l’usurpateur d’un côté, Eirik et son fils Harald, les prétendants légitimes au trône de l’autre: la succession d’Harald aux beaux cheveux ne se fit par sans heurts. Le roi unificateur avait pourtant réglé la question afin d’éviter le morcellement de la Norvège. Le problème était de taille, étant donné que les sociétés scandinaves, comme l’ensemble du monde germanique, ne pratiquaient pas le principe de la «primogéniture». C’est pourquoi, à la fin de ses jours, Harald aux beaux cheveux avait désigné Eirik, son fils préféré, ainsi que son petit-fils Harald, comme légataires appelés à lui succéder, — ce qui n’est pas sans rappeler la solution pratiquée par Othon le Grand. Cette décision respectait toutefois les usages du passé, car les autres fils n’en étaient pas pour autant spoliés. Chaque descendant qu’il reconnaissait comme son fils recevait une part du territoire et portait le titre de konungr (roi); quant à ses filles, mariées chacune à un jarl, elles assuraient à leur manière une pérennité dans la concentration des pouvoirs (cf. chapitre 34 de la saga d’Harald aux beaux cheveux). Ces dispositions reprenaient les usages anciens et garantissaient une bonne administration du pays. Or l’unification de la Norvège constituait une réalité nouvelle pour laquelle il fallait trouver une nouvelle solution. Tout comme pour le royaume franc, l’Empire carolingien, le Saint-Empire Romain Germanique ou la jeune Norvège, le problème de la succession se posait de façon fondamentale. Comment envisager l’unité du pays dans la durée ? Harald aux beaux cheveux choisit de partager son royaume entre ses fils tout en désignant un souverain au-dessus des autres avec le titre d’yfirkonungr (roi des rois). Cette disposition, à la fois judicieuse et arbitraire, n’empêcha pas pour autant des luttes fratricides puisqu’elle suscitait la jalousie chez les uns et, chez les autres, le désir d’exercer l’autorité suprême.
Eirik et son fils Harald fourrure grise appartiennent sans conteste à la deuxième catégorie. Une fois investi du titre de «roi suprême» (930), Eirik n’eut de cesse de conquérir les terres et les pouvoirs de ses frères. Halfdan le noir, roi du Trondelag, mourut dans des circonstances suspectes, les rois du Vik Bjørn le marchand (père de Gudrød Bjarnarson), Olaf (père de Tryggvi Olafsson) ainsi que Siggtrygg furent les victimes d’une politique d’élimination, — ce que le Danemark ne voyait pas d’un mauvais œil. L’héritage d’Harald aux beaux cheveux était pour ainsi dire ruiné lorsqu’en 933, Håkon, le frère cadet, débarqua en Norvège avec le soutien d’Adalstein, le roi des Angles et s’assura l’appui du jarl Sigurd de Hlade pour chasser Eirik du pays. Ce fut alors la renaissance de la Norvège dans les conditions et la configuration souhaitées par le roi fondateur. Håkon renforça la structure du pays à l’aide d’une législation appropriée (Gulathing et Frostathing) et d’une défense destinée à prévenir toute agression viking.
Le règne d’Eirik n’avait guère duré et, pourtant, ses ambitions avaient ébranlé les fondations du pays. Tout comme son père, Harald fourrure grise entreprit de régner sans partage sur la Norvège et concentra tous ses efforts sur la conquête du Vik et du Trondelag en éliminant ceux qui en avaient la charge. Il y parvint avec un bonheur inégal puisqu’il ne put assujettir le Trondelag à son autorité et s’attira la haine de la population. Ses initiatives en matière d’évangélisation furent autant d’actes de violence et ne plaidèrent guère la cause du christianisme. Aux exactions qu’il fit subir aux gens s’ajoutèrent des campagnes dévastatrices si bien que le pays connut une pénurie extrême. Dans ces conditions, on n’est pas surpris de voir que le règne d’Harald fut de courte durée et que le peuple choisit de rallier le jarl de Hlade, Håkon Sigurdarson. Ce n’est qu’avec Olaf Tryggvason que la Norvège renoue avec la dynastie royale.
Aussi bien Harald fourrure grise que son père Eirik, lesquels étaient tous deux les successeurs légitimes, ne tardèrent pas à compromettre les réalisations de leur père, Le paradoxe veut que ce soit un fils illégitime, Håkon le bon, qui prolonge l’œuvre du roi fondateur. Veillant aux affaires religieuses, juridiques et militaires dans le souci d’assurer à son peuple paix et prospérité, il réunit en sa personne les trois fonctions duméziliennes. De plus, il possède les qualités du bon souverain tel que le décrit la tradition mythique de I’YngIinga saga, et exerce donc par là même une autorité morale qui lui sert de légitimité. Or, 960 inaugure une période agitée et marque une rupture dans le devenir du jeune royaume. Le règne d’Harald se présente comme une parenthèse fâcheuse qui, de plus, n’offre que peu de matière. A peine quelques victoires discutables et donc un bilan bien terne auquel Snorri entreprend de donner l’aspect d’une saga élaborée. Et pourtant, rien ne destinait le règne d’Harald fourrure grise à fournir la matière d’une saga royale, car il est évident que Snorri s’attache surtout à faire la chronique des grands souverains. La fin du règne d’Harald fourrure grise consacre le déclin et l’échec de la dynastie royale et ne constitue guère une matière qui est søguligr (digne d’une saga) dans le cadre d’une historiographie de la maison royale de Norvège. Elle aurait pu à la rigueur être l’objet de quelques chapitres dans la saga d’Olaf Tryggvason par exemple, comme le fait Snorri pour un autre roi peu glorieux, Eirik hache sanglante. Si Snorri a donc choisi d’écrire une saga sur Harald fourrure grise, c’est sans doute pour de toutes autres raisons: ou le respect de la matière historique ou le caractère significatif de cette période replacée dans la perspective historique d’ensemble ou bien les deux à la fois. L’intérêt que Snorri porte au personnage et au règne d’Harald Eiriksson est donc d’une nature particulière qu’il nous appartient maintenant de définir.
Si on compare le règne d’Harald fourrure grise à celui des rois fondateurs et des souverains évangélisateurs, il apparaît comme une piètre parenthèse et comme un accident de l’histoire. L’originalité de la tentative de Snorri est d’informer cette matière historique, sans doute sans attraits, pour en faire une véritable saga: sa méthode consiste à élaborer la narration de quelques faits historiques à l’aide de paradoxes assez étonnants.
Le premier a trait au nom donné à Harald fourrure grise et à ses frères, à savoir «fils de Gunnhild» au lieu de «fils d’Eirik» (une seule mention au début du chapitre I), ce qui indique le peu d’importance que l’historien accorde à l’ascendance paternelle, pourtant essentielle, et souligne que Gunnhild, la mère des rois (cf. chapitre I) est la véritable inspiratrice des décisions politiques et donc celle qui gouverne en fait le pays. Le second concerne plus généralement le genre de la saga. La saga royale classique (konungasaga) déroule de manière assez stricte la biographie d’un souverain de sa naissance à sa mort, tout en s’agrémentant de temps à autre de quelques anecdotes distribuées de façon plus ou moins parcimonieuse. Elle écarte aussi en principe tout élément qui n’est pas indispensable, c’est-à-dire étroitement lié au règne du souverain et à sa personne. On a l’impression que Snorri, tout en respectant ces exigences, a pris plaisir à glisser dans sa narration des éléments qui, sans être véritablement accessoires, n’entretiennent qu’un lien assez lâche avec la trame narrative d’ensemble (cf. le nombre d’épisodes ne se rapportant pas directement au personnage d’Harald, les passages consacrés au jarl de Hlade Håkon Sigurdarson, la place occupée par les personnages des skaldes Eyvind et Einar, etc.). S’il y a, d’une certaine manière, biographie d’Harald et chronique de son règne, on est bien loin des strictes exigences de la saga royale traditionnelle, dans laquelle la vie du roi est le plus souvent intégrée à une généalogie analysée dans ses temps forts (Ynglinga saga par exemple) et magnifiée dans des sommets panégyriques (drápa). Seule une analyse plus détaillée et plus précise du texte peut dégager l’originalité de l’écriture; elle concerne tout autant le traitement particulier auquel Snorri soumet la matière historique de nature biographique que l’organisation et la répartition de la narration prosaïque et des strophes skaldiques; mais elle peut représenter aussi un espace de liberté entre de multiples contraintes, si elle consiste par exemple à dramatiser la matière narrative en y introduisant des dialogues.
Un autre paradoxe consiste à mettre la figure qui devrait être le personnage central de l’œuvre pour ainsi dire au second plan: souvent Harald Eiriksson s’efface devant d’autres acteurs tels que le skalde Eyvind Finnsson, Gunnhild, sa mère, ou même le jarl de Hlade Håkon Sigurdarson, son adversaire. De surcroît, la fin du règne d’Harald fourrure grise n’est même pas évoquée, non plus que sa mort, qui, dans une saga royale classique, constituent le point d’orgue de l’œuvre. Ce traitement singulier a pour résultat de sous-entendre une critique implicite et un désaveu voilé de ce règne intermédiaire.
Un autre élément original de notre saga est le traitement du temps historique qui ne correspond pas au temps narratif. Au lieu de développer uniformément et linéairement l’ensemble du règne, Snorri n’établit avec précision que les événements de la première partie du règne, de 960 à 968, et ceux qui précèdent immédiatement sa fin, c’est-à-dire les années 974 — 975. La période de six ans séparant ces deux dates demeure une succession indécise d’événements. Ce fait résulte peut-être d’une imprécision dans les sources d’ information, mais peut aussi correspondre à une intention de l’auteur qui tente par là de traduire une évolution historique significative: 968 marque le début d’une période de troubles intérieurs entraînant un affaiblissement extérieur propice à une ingérence danoise dans les affaires norvégiennes. II est remarquable de voir apparaître des personnages qui n’entretiennent aucun lien direct avec l’action: ce sont Eirik Håkonarson et Harald le Grenlandais. Tous deux cependant vont jouer un rôle déterminant après la mort d’Harald fourrure grise puisqu’à la faveur du protectorat danois, ils vont régner sur les provinces du Vik. Sans doute Snorri a-t-il voulu par la manière même dont il traite le temps historique entre ces deux dates indiquer de façon prémonitoire la fin provisoire de la souveraineté centralisatrice de la famille royale. Pendant vingt ans en effet, de 975 à 995, la Norvège sera gouvernée par le jarl de Hlade d’une part et, pour ce qui est du Vik, par des princes dont le pouvoir est placé sous protectorat danois.
La manière dont Snorri traite la succession des événements marquants du règne d’Harald montre de surcroît une volonté plus ou moins explicite de n’exalter ni son dessein politique ni la réalisation de ce dernier. Sur le plan intérieur, il s’agit de reconquérir une souveraineté incontestable sur toute la Norvège, en d’autres termes de reconstituer en quelque sorte le royaume d’Harald aux beaux cheveux. Or cette restauration de l’autorité royale sur toute la Norvège ne s’opère pas pour ainsi dire «à la loyale». Elle est jalonnée d’actes politiques qui sont le résultat d’intrigues et de machinations, lesquelles aboutissent à des meurtres perpétrés par trahison: meurtre du jarl Sigurd par corruption complice d’un proche parent et meurtre des deux rois cousins du Vik consécutif à une mise en scène élaborée dans les moindres détails. On est loin des victoires «souveraines» du fondateur de la dynastie! Sur le plan extérieur, on note le court passage consacré à l’expédition dans le Bjarmaland qui s’apparente plus à un raid viking qu’à une conquête arrondissant le domaine royal ou le protégeant de menaces militaires venues de l’extérieur. L’addition de ces événements ne constitue pas en soi une évaluation positive de la politique du roi qui la conduit. Bien au contraire, elle souligne une certaine impuissance, voire même une absence de tout grand dessein politique. Le seul fait de démonter avec complaisance le mécanisme des trahisons successives qui aboutissent à d’exploit », — conseil de guerre sous la direction de la mère des rois (chap. 3), querelle feinte entre les deux rois (chap. 9) a pour effet de donner à la figure d’Harald fourrure grise l’aspect étrange et paradoxal d’un anti-héros, d’un souverain incapable d’affirmer sa personnalité, soit par manque de volonté, soit par pusillanimité vis-à-vis de l’action à entreprendre. Pour installer cette impression dans l’esprit de son lecteur ou auditeur, Snorri n’hésite pas à créer des épisodes fictifs, mais vraisemblables. Le conseil de guerre (chapitre 3) mettant en scène Gunnhild et ses fils prépare et explique la stratégie de corruption vis-à-vis de Grjotgard Håkonarson (chapitre 4), souligne la faiblesse de caractère d’Harald fourrure grise, mais correspond à une scène assurément inventée de toutes pièces.
Une autre caractéristique de notre texte, c’est le nombre assez élevé de strophes skaldiques (vingt!). Elles se répartissent en deux groupes, d’une part des strophes isolées (lausavisur), d’autre part des extraits de panégyriques. L’équilibre parfait entre les deux genres de strophes (dix pour chacun) n’est probablement pas le fruit du hasard non plus que la répartition de ces pièces poétiques dans l’ensemble du récit. Elles le structurent pour ainsi dire de façon méthodique et presque symétrique au chapitre un (sept lausavisur), au chapitre six (huit strophes qui sont toutes tirées du Háleygjatal et de la Vellekla), ainsi qu’au chapitre seize (trois lausavisur). Chaque groupe semble avoir une fonction précise: le premier décrit en matière de prologue les deux partis qui s’affrontent, le second met en valeur la mort du jarl Sigurd et ses conséquences, le troisième enfin évoque de façon insistante un règne qui s’achève dans le désordre et la misère. Des trois skaldes, auteurs de ces poèmes, deux sont célèbres: Eyvind Finnsson et Einar Helgason. Le troisième dont on croit pouvoir affirmer avec certitude qu’il a été le premier skalde officiel attaché à une cour princière, est l’Islandais Glum Geirason. Avec trois strophes seulement, la place qu’il occupe est très minoritaire en comparaison des deux autres skaldes. Cette seule disproportion est peut-être le signe d’un choix délibéré de Snorri. Le skalde d’Harald, Glum, passe au second plan au profit des deux autres du parti d’Håkon le bon et des jarls de Hlade. Encore un paradoxe révélateur d’une certaine perspective adoptée par l’historien!
On sait le rôle essentiel qu’assigne Snorri aux poèmes skaldiques: elles sont pour l’historien les seules sources dignes de foi. Or les chants skaldiques concernant la période allant de 960 à 975 sont au nombre de trois: la Gráfeldardrápa de Glum Geirason, élégie funèbre à la gloire d’Harald fourrure grise (quatorze strophes conservées), la Vellekla (Disette d’or) d’Einar Helgason, panégyrique du jarl Håkon Sigurdarson (environ trente-sept strophes) et enfin la dernière partie du Háleygjatal (Dénombrement des Halogalandais) d’Eyvind Finnsson à la gloire des jarls de Hlade Sigurd et Håkon. C’est donc à partir de ces sources que Snorri fait son travail d’historien en ce qui concerne le règne d’Harald fourrure grise. Mais on ne peut pas ne pas penser qu’il fait un tri et sélectionne des extraits de poèmes. Comment interpréter par exemple le fait qu’il ne puise dans l’œuvre de Glum que les strophes très générales et d’un formalisme extrême, en laissant de côté d’autres épisodes à coup sûr majeurs dans la carrière du souverain dont il est le skalde? Dans la Gráfeldardrápa devaient figurer des vers célébrant la brenna du jarl Sigurd et les meurtres des rois Tryggvi et Gudrød. Il n’y en a aucune trace dans la saga du roi Harald. A la place on trouve un éloge stéréotypé (chapitre 2) qu’on retrouve ailleurs dans la poésie skaldique adressé à Harald aux beaux cheveux ou à Rognvald, le jarl des Orcades, ainsi qu’une strophe glorifiant Harald pour un exploit lointain dépourvu de toute signification pour l’histoire de la Norvège du temps (chapitre 14). II semble donc bien que Snorri ait péché par omission en passant sous silence des strophes d’authentiques panégyriques.
Que penser maintenant du choix que Snorri fait dans les strophes du Háleygjatal et de la Vellekla ainsi que de la place qu’il leur réserve au sein du seul chapitre six? Deux strophes concernent l’assassinat du jarl Sigurd (Háleygjatal), cinq autres les conséquences qu’il entraîne (Vellekla, strophes deux à sept), c’est-à-dire la vengeance et la reconquête par le jarl Håkon de toute la Norvège. L’effet produit, voulu ou non, n’a rien d’équivoque: la lignée des jarls de Hlade est aussi brillante et aussi puissante que la postérité d’Harald aux beaux cheveux! En fait, il apparaît clairement qu’en ce qui concerne le panégyrique princier, Snorri a privilégié par son choix les textes des skaldes hostiles au parti d’Harald.
Quant aux lausavisur, ces poèmes de circonstance qui notent brièvement (la plupart du temps une seule strophe) la réaction à un événement, elles représentent pour ainsi dire le pôle opposé de la drápa (panégyrique) qui est un genre mûrement élaboré. Il est intéressant de remarquer l’importance qu’elles prennent dans notre texte. Dix strophes, neuf pour Eyvind et une pour Glum, voilà qui révèle une autre intention de la part de Snorri! Les lausavisur ont pour fonction d’éclairer de manière ponctuelle et instantanée certains éléments caractéristiques de la réalité de ce règne. Elles constituent par là également une façon d’en dégager certains aspects concrets et donc, d’une certaine manière, de le juger. On peut distinguer quatre groupes répartis de façon significative dans le premier et le dernier chapitres. Chacun d’entre eux concerne un thème particulier, celui de la bravoure (strophes un à trois), celui de la générosité (strophes quatre et cinq), celui des rapports entre le skalde et le souverain (strophes six et sept) et enfin l’évocation de la misère qui accompagna la fin du règne (strophes dix-huit à vingt).
La bravoure qui constitue aussi un thème central de la drápa est traitée ici sous la forme d’un tournoi poétique entre deux skaldes (strophes un et deux). Chacun dans sa strophe célèbre la vaillance du prince auquel il est attaché: Glum les fils d’Eirik et plus spécialement Harald, Eyvind Håkon le bon, Les deux textes ont été composés à l’occasion de la bataille de Stord en 960 (cf. chapitre 28 — 31 de la saga d’Håkon le bon) qui vit la mort du roi Håkon. Sa saga raconte comment, avant de mourir, le roi transmet la royauté à ses adversaires parce qu’il n’a pas de descendant mâle. La saga ajoute que l’armée du roi Håkon avait même rejeté les fils d’Eirik à la mer et donc remporté la victoire. Glum dans une strophe conventionnelle se fait le chantre d’une victoire qui n’existe pas, provoquant ainsi la réplique indignée d’Eyvind qui évoque une autre défaite des rois devant Håkon (la bataille de Rastarkalf en 954). La strophe est vigoureuse, originale, et trahit même des sentiments authentiques. Cet affrontement reflète de façon emblématique ce qu’il faut bien appeler une lutte fratricide entre princes par skaldes interposés. Snorri esquisse le caractère conflictuel de la situation politique. Voilà une fonction bien inattendue pour de simples lausavisur!
Quant à la troisième strophe, elle pourrait prendre également place dans un panégyrique exaltant la bravoure d’un roi dans une bataille célèbre. En fait elle a la forme de l’éloge guerrier, elle en possède les kenningar métaphores) caractéristiques, elle en révèle les procédés classiques et, en tant que telle, pourrait permettre au skalde menacé d’une peine de mort de sauver sa tête (høfudlausn). Ce serait le cas si Eyvind faisait référence à une circonstance précise. Mais il apparaît que ce panégyrique est interchangeable: le ton en est neutre (cf. la tournure impersonnelle «on dit que»), la référence à un exploit concret est absente, et l’impression prévaut qu’il s’agit d’un exercice de style gratuit, d’une sorte de parodie d’école.
Le thème de la générosité, qui dans la hiérarchie des qualités nécessaires à un prince, égale ou vient juste après la bravoure, est abordé par Eyvind en perspective franchement satirique. En effet, les deux visur (strophes quatre et cinq) vantent pour ainsi dire l’avarice et la cupidité d’Harald et constituent donc une véritable parodie du genre, qui fait l’éloge de ce que l’on peut reprocher de plus grave à un prince. Le genre poétique conserve donc la même finalité, mais au lieu de magnifier une qualité suprême, il stigmatise le défaut radicalement opposé à cette qualité. Håkon le bon souverain sert de référence pour justifier cette parodie. Le thème dramatique du refus du skalde de se mettre au service d’un souverain qu’il déteste, apporte une preuve supplémentaire de la perspective critique choisie par Snorri. Ce refus s’articule en deux strophes dont l’une (strophe six), positive,. exalte la loyauté du poète envers le souverain-suzerain qu’il sert, l’autre (strophe sept), en forme de déception amère, une indignation contenue. Eyvind refuse de servir Harald par fidélité pour Håkon et manifeste par là une attitude sociale et humaine positive. Cette première strophe est celle d’un skalde franc et honnête malgré le prétexte quelque peu fallacieux de la vieillesse. La seconde strophe, teintée d’une franchise analogue, consacre la volonté de rupture du skalde indigné par l’iniquité du souverain.
Quant aux dernières lausavisur d’Eyvind, celles qui jettent une lumière crue sur les dernières années du règne d’Harald, elles se trouvent placées tout à la fin de la saga et ce choix, lui aussi, n’a rien de fortuit. L’une, d’une surprenante fraîcheur (strophe dix-huit), est un impromptu paradoxal sur l’hiver au cœur de l’été, comme si le jeu contrarié de l’alternance des saisons symbolisait déjà la morne fin d’un règne. Les deux autres (strophes dix-neuf et vingt), assurément les plus élaborées en ce qui concerne la complexité des kenningar, fournissent deux images emblématiques de la misère matérielle non seulement des habitants du Halogaland mais aussi du skalde lui-même. Les uns sont à l’affût d’une source de nourriture, ce banc de poissons providentiel qui s’égare dans le fjord, l’autre richement récompensé par les Islandais, se voit contraint de monnayer le bijou qu’il a reçu pour s’acheter une ferme, puis par une sorte de dérision pour un aristocrate qui devrait, grâce à son mécène-souverain vivre dans l’aisance, de payer ses poissons avec ses flèches. Quelle conclusion pour une saga royale! Le roi a d’ailleurs entre-temps disparu du récit. Les seules images qui demeurent: celle de ses sujets dans la détresse et celle du skalde réduit à une amertume résignée.
L’originalité de la saga d’Harald fourrure grise consiste donc dans l’écriture d’une histoire (saga) ambiguë qui n’est ni l’œuvre d’un historien au sens objectif du terme ni celle d’un historiographe aux intentions plus ou moins favorables. Snorri réalise une chronique pour ainsi dire «tendancieuse» d’un personnage et d’un règne qui lui semblent marquer de façon plus ou moins significative le déclin ou, à tout le moins, l’effritement d’une grande œuvre politique unificatrice, celle d’Harald aux beaux cheveux. On perçoit peut-être de manière plus nette que dans les grandes sagas des grands rois (Harald aux beaux cheveux, Olaf le saint) cet attachement presque viscéral que Snorri vouait à sa mère patrie.
traduction française :
“La Saga d’Harald Fourrure grise” de Snorri Sturluson, traduit par Ingeborg Cavalié et Alain Marez, chez Honoré Champion Editeur, 1999
ou
La Saga du roi Harald Grafeld et du jarl Hakon fils de Sigurd ou saga des fils d’Eirik.